Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/368

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vraiment libéral en cette occasion. On peut dire, en effet, que l’éducation ainsi donnée à Molière fut décisive pour la direction de son génie. Même réduit à une éducation élémentaire, le jeune homme se fût fait comédien et auteur comique : le double démon qui l’animait était de ceux dont rien ne comprime l’élan. Mais, supposons un Molière privé de culture classique, ignorant d’Aristophane et de Ménandre, de Plaute et de Térence, uniquement nourri de sève populaire et d’observation : en vertu de ce penchant de nature que déplorait Boileau et qui le ramena toujours vers la farce, nous aurions en un comique de premier ordre, assurément, mais plus gaulois que français, toujours puissant, souvent grossier, et qui eût fait plus de Sganarelles que de Misanthropes. Au contraire, rattaché à la tradition classique, éclairé par ces modèles anciens qu’il étudia si longtemps et de si près, inspiré par eux dans ses chefs-d’œuvre, subissant leur influence jusque dans ses moindres pièces, il devait entrer dans cet admirable concert des trois poètes qui donne au siècle de Louis XIV comme un centre d’éclat et d’unité. Des deux parts du domaine dramatique il prendra l’une, Racine l’autre, et Boileau, leur faisant place nette à tous deux, leur servira, par ses conseils, non-seulement d’auxiliaire, mais de guide. Il faut aussi reconnaître une grande influence à la doctrine philosophique dont Molière s’imprégna par les leçons de Gassendi. Sainte-Beuve l’a dit : Molière fut surtout un épicurien ; il échappa complètement au christianisme. De ce côté-ci, il s’en tenait aux habitudes du temps, observant la convenance sociale par la pratique des devoirs religieux, mais échappant à l’influence du dogme chrétien et de son idée mère, savoir la déchéance de l’homme et le but de l’existence mis en dehors de ce monde. Dans sa morale et sa notion de la vie, il s’en tint à la loi de nature, prenant l’homme et son rôle sur la terre tels que l’expérience les lui montrait, songeant plutôt à observer qu’à corriger, à peindre qu’à blâmer, à rire qu’à s’indigner. Si cette doctrine pèche par l’élévation, si elle est incompatible avec l’âme d’un Bossuet ou d’un Racine, elle ne saurait empêcher le développement du génie comique ; elle sert à expliquer Molière, et Molière lui-même en fit sortir le plein effet.

Les études de son fils terminées au collège de Clermont et dans la maison de Gassendi, Jean Poquelin n’était pas au bout de ses sacrifices : il fallait, selon l’usage du temps, compléter cette éducation : en le faisant graduer en droit. Il n’y manqua pas, nous apprennent les auteurs de la notice de 1682 ; mais, toujours discrets, ils s’en tiennent à la mention du fait. L’auteur d’Elomire hypocondre, Le Boulanger de Chalussay, très hostile à Molière, mais