Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/385

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de Tartufe, en qui la fausse dévotion a tué l’amour paternel, ni sur Argan, du Malade imaginaire, qui est affolé par la peur. Si ce sont de mauvais pères, eux aussi, on peut invoquer en leur faveur cette circonstance atténuante qu’ils sont à peu près inconsciens. Allons droit à Harpagon, le plus frappant, le plus fameux, et qui, lui, sait bien ce qu’il fait, car il raisonne et explique ses actes. Si nous transportons le sujet de l’Avare dans la famille de Jean Poquelin, la pièce refusera-t-elle de s’adapter à ce nouveau cadre ? Y a-t-il rien dans les personnages fictifs qui ne puisse s’accorder avec les personnages vrais ? Au contraire, que de détails s’éclairent ! Nous entendons dans la bouche de Molière les plaintes de Cléante : « Peut-on rien voir de plus cruel que cette rigoureuse épargne qu’on exerce sur nous, que cette sécheresse étrange où l’on nous fait languir ? » Et, comme Élise, Madeleine Poquelin peut répondre à son frère : « Il est bien vrai que tous les jours il nous donne de plus en plus sujet de regretter la mort de notre mère. » Enfin, Harpagon prêteur ne rappelle-t-il pas Jean Poquelin, et n’avons-nous pas vu celui-ci faire en petit ce que l’autre faisait en grand ? Dans le mémoire, déjà cité, que La Flèche fit à son maître, quantité de vieilles marchandises ne pouvaient guère venir que de chez un tapissier.

Est-ce à dire pour cela que Jean Poquelin ait été un mauvais père et Molière un mauvais fils ? Ce serait aller trop loin ; s’il y eut entre eux antipathie de nature, ni l’un ni l’autre, somme toute, ne semble avoir manqué à ses devoirs. Jusqu’au moment où son fils le quitta pour se faire comédien, le tapissier se conduisit très bien ; et, si Molière jeune se brouilla avec son père, s’il lui joua peut-être quelques tours dignes de la Comédie italienne, comme il racheta ces écarts inévitables, lorsque, homme mûr, il vint à son secours d’une façon si discrète, si généreuse et si désintéressée ! Enfin, si vraiment Molière s’est souvenu de Jean Poquelin dans ses créations de pères ridicules, il n’a manqué de respect ni à son père en particulier, ni au caractère paternel en général. D’abord, il était poète comique, c’est-à-dire observateur, et, comme tel, il obéissait à une puissance irrésistible ; ce qu’il voyait, il le transportait sur la scène ; ce qu’il sentait aussi, car il ne s’épargnait pas lui-même et prenait à l’occasion de quoi faire rire dans son caractère et ses souffrances. Mais, qu’il s’agît de lui-même ou d’autrui, il dénaturait, il transformait ce qu’il prenait à l’observation ou à l’expérience. Est-ce sa faute si la curiosité souvent indiscrète de la postérité a fini par mettre au jour ce qu’il avait lui-même assez bien dissimulé pour que ses contemporains ne l’aient jamais accusé de faire servir sa famille et sa personne à sa malignité comique ?

Enfin, si l’on veut à tout prix qu’un poète comique n’ait été un