Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/707

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symbole d’un autre, nous avons substitué l’idéal charnel du judaïsme. « Or sus donc! mange ton pain en liesse, et bois ton vin en bonne humeur… Que toujours tes habits soient blancs, que les parfums ne cessent de couler sur ta tête. Savoure la vie avec la femme que tu aimes, tous les jours de ce court passage que Dieu t’a donné d’accomplir sous le soleil… Car voilà ton vrai lot et le prix de tes peines. » Quant à ceux d’entre nous qui rêvent de se survivre par-delà l’existence présente, nous ne promettons, s’ils y tiennent, cette survivance que dans l’humanité. Le bonheur des enfans de leurs petits enfans les paiera de leurs peines. Il faut bien accorder quelque chose aux âmes faibles et aux petits esprits. Mais les sages, les vrais sages, qui connaissent le prix du temps et de l’argent, ne se soucient pas plus de ce que le monde sera dans vingt siècles que de ce qu’il était sous le roi Nabuchodonosor ; ils prennent la vie pour ce qu’elle est et tâchent à la passer le plus gaîment possible. Car on ne sait ni qui vit ni qui meurt, et c’est folie que de s’égarer à poursuivre des chimères quand la réalité est là qui nous invite à jouir d’elle, et de tant d’inventions que nous avons trouvées pour augmenter, varier et multiplier nos jouissances.

Indulgente et facile, cette philosophie du plaisir, on le sait, a gagné dans ce siècle de si nombreux disciples, qu’un homme qui s’interroge, puisqu’il s’en trouve quelquefois encore, sur le sens et l’objet de la vie, leur paraît en vérité comme un revenant d’un autre âge. On les importune, on les gêne de trouver que peut-être tout n’est pas au mieux dans le meilleur des mondes, mais bien plus encore si l’on leur demande combien ils croient encore que durera ce monde qu’ils sont eux-mêmes pour eux-mêmes. Et, au fait, s’il dure autant qu’eux, ils n’en demandent pas davantage. Mais, en dépit d’eux, on essaierait inutilement de se le dissimuler : optimisme ou pessimisme, la lutte est aujourd’hui comme jadis, entre ces deux principes, et l’on ne se débarrassera pas du problème en le niant, non plus qu’en s’en moquant. Le christianisme est une religion pessimiste, qui ne défend pas d’user modérément de la vie, mais qui nous invite quotidiennement à nous souvenir qu’elle n’est qu’un passage ou une préparation ; et voilà la grande raison de son impopularité parmi nous. Mais le judaïsme est l’optimisme même, et c’en est assez pour nous faire comprendre l’illusion de M. Drumont. Car j’en reviens à ce que je disais : il y a coïncidence, mais non pas corrélation, et c’est M. Darmesteter qui a raison. Le monde est en train de devenir juif, puisqu’il est en train de devenir optimiste, et les juifs se trouvent là tout à point pour profiter d’une situation qu’ils n’ont pas préparée. Je ne dis pas qu’ils n’y aient point aidé, qu’ils n’y aident pas tous les jours : quand le monde vient à eux, ils seraient aussi trop maladroits