Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/88

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insiste davantage sur le tempérament poétique et sur les considérations qui l’affectent ; il analyse l’atmosphère où le génie de ses compatriotes a pris naissance et où il a grandi ; il cherche à démêler quelles difficultés et quels secours les poètes américains ont rencontrés dans les circonstances environnantes ; il esquisse enfin la personnalité de chacun d’eux. Les physionomies expressives d’un Edgard Poe, d’un Walt Whitman, offrent un intérêt égal à celui de leurs œuvres, et, en faisant plus ample connaissance avec ces figures singulièrement frappantes, nous trouvons l’occasion d’assister aux phases successives d’un développement littéraire qui ne prit pas la route commune.

Les colons, fondateurs de la nation américaine, avaient, laissé bien loin derrière eux, chacun en son pays, l’ère primitive de la fiction, cette enfance des peuples qui est inséparable da trésor des légendes. Ils débutèrent par l’âge viril, par l’âge de fer vigoureux, brutal même. Une prospérité purement matérielle et la puissance qu’elle procure absorba, pendant deux siècles, toutes les pensées des travailleurs dans le Nouveau-Monde, ne laissant point de place au rêve. Amphion et Orphée eussent été mal venus à déployer leurs talens ; on eût réclamé d’eux, de préférence, quelque besogne manuelle et pratique. Ce ne fut pas au son de la lyre que s’élevèrent les premières cabanes dans les défrichemens. Le génie, s’il existait, fut accaparé au profit de l’utile. Nulle part l’avènement de l’idéalité n’a été contrarié plus qu’en Amérique. Cependant, comme le pouvoir et la richesse ne valent en somme que par leurs rapports avec la vie humaine, dont la plus belle partie réside dans l’imagination, il faut bien tôt ou tard, en quelque lieu que ce soit, que cette faculté maîtresse affirme son empire. Ses manifestations se produisent lorsque le temps en est venu ; on ne saurait les précipiter par aucun moyen artificiel, mais elles sont inévitables. Interrogeons le monde physique. L’exploitation des forêts vierges ne favorise-t-elle pas une flore nouvelle, qui attendait, invisible jusque-là, sa place au soleil et au grand air ? De même, les idéalistes n’apparaissent qu’après que les hommes d’action ont avancé leur œuvre. Sans doute il faut tenir compte de certaines surprises. Quelques individualités intellectuelles se dressent à l’improviste au milieu même de circonstances adverses ; elles surgissent sans s’être annoncées avec la force irrésistible d’une révolution, franchissant, d’un seul bond, plusieurs degrés de développement à la fois, brillant au milieu des ténèbres par l’unique vertu d’une lumière intérieure et communiquant à leur entourage la chaleur et l’éclat qu’elles possèdent. M. Stedman nous fait assister à plusieurs phénomènes de cette sorte, mais il reconnaît qu’en règle générale, un poète représente fidèlement son époque et le milieu qui l’a produit. Il doit en être ainsi :