Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/956

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serait pas de se prêter à des ménagemens pour les séminaristes et pour les étudians, il a soulevé une tempête au camp radical. Du coup il a perdu sa popularité, il n’a plus été qu’un ministre réactionnaire. Voilà la vérité ! — Le grand mot de la loi nouvelle, c’est l’enrôlement de tout le monde sans distinction, c’est le service égal pour tous. Fort bien ! Cette égalité démocratique est-elle du moins une réalité ? Elle n’est évidemment qu’une fiction dérisoire. Il n’y a pas de budget qui pût suffire à entretenir de telles masses. Il faudra donc recourir à des expédiens, aux exemptions temporaires, aux congés ; seulement, là où il y avait des dispenses légales, il n’y aura plus que des dispenses accordées par l’arbitraire de commissions improvisées au hasard. Et avec tout cela à quoi arrivera-t-on ? On n’aura ni une véritable armée active, ni ce qu’on appelle la nation armée ; on aura une cohue, des soldats à peine ébauchés, ou mieux encore un vaste lycée, selon le mot piquant de M. Margaine, des bataillons scolaires. C’est là l’inévitable résultat d’une fausse idée d’égalité démocratique appliquée au service militaire. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que l’autre jour, M. Clemenceau, en demandant l’urgence pour la loi nouvelle, ajoutait : « L’Europe est sous les armes, personne ne sait ce qui se passera dans trois mois, dans six mois, dans un an. » C’est, en effet, la vérité ; mais s’il en est ainsi, c’est précisément ce qui doit imposer la plus sévère prudence dans tout ce qui touche à la puissance militaire de la France. De sorte que tout s’élève à la fuis et contre l’urgence et contre l’esprit même d’une loi de passion et de désorganisation.

Fort heureusement, l’Europe n’est pas condamnée à vivre dans un perpétuel accès de fièvre, dans un état aigu qui ne se prolongerait pas sans péril. Elle a été tout ce dernier hiver et même jusqu’au printemps, s’il y a eu pour cette année un printemps, singulièrement agitée, assiégée de préoccupations pénibles ; elle l’est moins maintenant depuis quelques semaines. Elle est sortie, dans tous les cas, de cette atmosphère d’excitations et de craintes où elle s’est débattue pendant quelques mois, voyant à peine devant elle, réduite à se demander chaque jour ce que le lendemain lui réservait.

Elle a son temps de répit, qu’elle doit en partie, si l’on veut, à la force du sentiment pacifique qui règne partout, et un peu aussi, sans doute, à la raison des gouvernemens. Encore une fois, elle a échappé au danger, aux incidens violons, et chacun revient provisoirement à ses affaires : l’Allemagne a la préoccupation de la santé de l’empereur, du prince impérial, de M. de Bismarck lui-même, qui parait avoir besoin de soigner ses nerfs ; la France a ses tracas intérieurs ministériels ou autres ; l’Italie a ses embarras de la Mer-Rouge ; l’Angleterre a l’Irlande et a l’Egypte. La saison est peut-être gagnée pour la paix : on peut en profiter, on ne doit guère s’y fier. Le malheur de ces crises