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LA VIE DE CHARLES DARWIN.

Cette antipathie bien naturelle pour la géologie fait un singulier contraste avec la passion qu’il mettra à cultiver cette science quelques années plus tard, lors de son voyage autour du monde.

À cette époque, le jeune Charles Darwin est déjà un chasseur ardent, et cette passion dure plusieurs années, mais elle s’éteint graduellement durant son voyage. C’est pendant une de ses parties de chasse à Maer, chez les Wedgwood, ses parens, que se place un souvenir intéressant. Sir J. Mackintosh, qui le voyait beaucoup, dit un jour : « Il y a dans ce jeune homme quelque chose qui m’intéresse. » — « Cette impression, dit Darwin dans son autobiographie, doit avoir résulté surtout de l’intérêt profond avec lequel je l’ai écouté et dont il a dû s’apercevoir, car j’étais aussi ignorant qu’un porc en ce qui concernait l’histoire, la politique, la philosophie morale. S’entendre louer par un homme éminent, bien que ce puisse être une cause probable ou certaine de sentimens vaniteux, est une bonne chose pour un jeune homme : cela l’aide à marcher dans le droit chemin. »

Au bout de deux années de séjour à Édimbourg, son père juge que c’en est assez, que le jeune homme manque de dispositions pour les études médicales, et qu’il ferait bien de se diriger dans une autre voie. Cette voie est celle des ordres : Charles Darwin a été destiné à devenir clergyman ; l’idée ne lui déplaît pas :


Je demandai quelque temps pour réfléchir ; d’après le peu que j’avais pu penser, ou entendu dire sur la question, j’avais des scrupules à l’idée d’affirmer ma foi en tous les dogmes de l’église d’Angleterre. Autrement la perspective de devenir un clergyman de campagne me plaisait. Je lus avec soin On the Creeds de Pearson, et quelques autres livres de théologie ; et comme je ne doutais pas alors de la stricte et littérale vérité de chaque mot de la Bible, je me persuadai vite que nos dogmes devaient être intégralement acceptés.

En considérant l’ardeur avec laquelle les orthodoxes m’ont attaqué, il paraît risible que j’aie eu, à une époque, l’intention de devenir un clergyman. Cette intention et le désir de mon père ne furent jamais formellement abandonnés, mais disparurent sans qu’il en fût question autrement, lorsque, en quittant Cambridge, je rejoignis le Beagle à titre de naturaliste. Si nous devons avoir quelque foi dans le savoir des phrénologues, j’étais bien préparé pour faire un clergyman, à un point de vue du moins, d’après eux. Il y a quelques années, les secrétaires d’une société allemande de psychologie me demandèrent avec instances une de mes photographies. Quelque temps après, je reçus le compte-rendu d’une des réunions, au cours de laquelle la forme de ma tête semble avoir été le sujet d’une discussion publique, et un des orateurs déclara que j’avais la bosse de la révérence assez développée pour dix prêtres !