Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/457

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d’enfant, lui disent ses misères de chaque jour et ses chagrins passés, l’absence de son frère et la mort de sa petite sœur. Vraiment, on peut écouter Faust, au lendemain de Don Juan. De semblable musique ne redoute aucun voisinage.

La lune s’est levée lentement, et les fleurs, entr’ouvertes sous la main du démon, respirent à pleins calices. Marguerite s’assied, frissonnante, et, des lèvres de Faust agenouillé, monte une phrase divine. On a écrit bien des duos d’amour, on n’en a peut-être jamais écrit de pareil. En tout cas, on n’en a jamais écrit d’aussi exclusivement amoureux. Le duo des Huguenots, par exemple, n’est pas seulement un duo d’amour. Même aux bras de Raoul, Valentine frémit d’épouvante ; elle ne lui livre que pour retarder sa fuite l’aveu qu’elle eût voulu taire. Mais dans la nuit tiède et complice de son cœur, Marguerite attentive, abandonnée, prête l’oreille à la voix, à la voix seule qui, pour la première fois, l’enivre. L’amour, l’amour est maître absolu ici ; on ne chante, on n’écoute que lui ; pour lui naissent ces mélodies qui sont dans toutes les mémoires. La musique ne dira jamais avec autant d’élan, d’enthousiasme, ce que c’est que l’amour : Il t’aime, ah ! comprends-tu ce mot sublime et doux ? la voix de Faust fait explosion au-dessus d’un orchestre : qui s’épanche et ruisselle. Puis, un brusque silence ; un soupir de cor à travers la nuit, et sur quelques accords harmonisés et instrumentés avec une poésie extraordinaire, ce seul mot : Éternelle ! répété par les deux voix réunies, flotte si longtemps, qu’il ferait presque croire, en effet, à l’éternité de l’amour.

L’ivresse envahit de plus en plus les deux jeunes âmes ; du fond même de l’orchestre, sous le chant alterné de Faust et de Marguerite, montent des souffles de volupté, des bouffées d’amour. Après le paroxysme de la passion, voici l’adoration presque muette et les longs regards noyés. Des harpes lentement perlent leurs accords ; des flûtes, des cors emplissent l’air de molles sonorités, et quand Marguerite achève de chanter, quand les notes se dérobent une par une à son souffle haletant, on a presque sur les lèvres la sensation de son baiser.

L’acte pouvait finir ici ; mais, comme si ce. n’était pas encore assez d’amour ; Gounod a retardé de quelques pages l’étreinte suprême. Et de quelles pages ! La progression n’était pas achevée tout à l’heure. Faust seul avait supplié Marguerite ; maintenant la nature entière l’adjure d’aimer. La pauvre enfant ouvre sa fenêtre ; elle écoute, et les rossignols chantent ; elle respire, et la brise embaume ; les feuilles des arbres, les étoiles tremblent comme elle. D’abord une note seule tinte lentement, puis une autre s’unit à elle, toutes se rapprochent et s’enlacent ; elles-mêmes se cherchent et se fondent en harmonies délicieuses. De l’orchestre épanoui une petite, voix, s’élève et soupire d’amour. Qu’elle est pénétrante, cette petite voix ! Que de parfums elle