Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/920

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ne pouvait comprendre encore que désormais toute question italienne serait, d’une façon plus ou moins directe, une question française.

Mais les Borgia étaient des gens avisés, qui tiraient profit des leçons de l’histoire. L’orage une fois passé, ils regardèrent l’Italie et la virent couverte de ruines. Le principat était mortellement atteint. Les Médicis avaient disparu de Florence. Les Sforza étaient convaincus de haute trahison envers la péninsule ; entre la Lombardie et la France, les Alpes s’étaient abaissées ; le duc d’Orléans, maître du Milanais, avait recouvré les droits héréditaires de sa grand’mère Valentine Visconti. Les Aragons avaient abdiqué pour ne point voir l’ennemi ; Ferdinand II était obligé de reconquérir son royaume ville par ville. Alphonse II mourut en novembre 1495, Ferdinand II en octobre 1496 ; son oncle Frédéric lui succéda, mais on sentait bien que la succession de Naples était ouverte, et que les Aragons, soutenus seulement par le crédit de l’Espagne, avaient fini leur temps en Italie. La tyrannie pontificale avait en vérité le moins souffert de l’invasion française. Ainsi, sur l’échiquier italien, une pièce importante était tombée, deux autres avaient perdu toute valeur ; Rome et Venise seules conservaient leur situation politique. La dynastie des Borgia se vit donc en face de conditions toutes nouvelles ; le rôle et les ambitions du saint-siège devenaient tout à coup singulièrement plus vastes qu’au temps de Sixte IV et d’Innocent VIII. L’attitude hésitante, la politique contradictoire d’Alexandre VI, allaient faire place à un plan d’action très fermement suivi. Il s’agissait, dans le désarroi et la décadence des vieilles tyrannies, de fonder un état nouveau, une maison régnante qui, appuyée sur l’église romaine, eût été en peu d’années l’arbitre de la péninsule. Pour le moment, le pape n’attendait rien de l’étranger ; la ridicule expédition de Maximilien contre Florence, en 1496, lui montra l’impuissance momentanée de l’empire ; il croyait la France bien loin, et ne soupçonnait pas encore l’approche de l’Espagne. Il avait sous la main son fils aîné, don Juan de Gandia, dont la grandeur temporelle pouvait être l’orgueil de son pontificat. Il se contentait alors, pour commencer l’établissement princier de ce jeune homme, du domaine même de l’église qu’il démembrait et des fiefs des vassaux de l’église qu’il dépossédait. Il lui remettait le gouvernement du patrimoine, et lui donnait Ostie, Corneto, Cività-Vecchia, Viterbe. Les Orsini, le vieux Virginio, leur chef, son fils Jean Jordan, tous les capitaines de cette grande famille avaient pris du service sous les étendards de Charles VIII ou dans l’armée florentine. Le pape confisqua donc leurs châteaux par bulle apostolique, nomma son fils gonfalonier de l’église, lui fit cadeau d’une armée, et l’envoya, accompagné du duc d’Urbin, de Fabrizio