Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/97

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Le docteur Strauss l’a appelé « un romantique dans l’histoire, un dilettante qui prétend opposer son enthousiasme rétrograde à l’irrésistible marche de l’humanité. » Il a relevé ses légèretés, ses contradictions, ses décrets rendus, révoqués et repris. Dans sa préface, il a déclaré « qu’il n’a jamais détesté un homme autant que Frédéric-Guillaume IV, roi de Prusse. » Les philosophes méconnus sont féroces. Le docteur Strauss eût été moins sévère si ses doctrines et son œuvre mécréante n’avaient pas été réprouvées, en termes méprisans, à Sans-Souci.

Le roi Frédéric-Guillaume IV avait bien des travers, en politique surtout, mais il les rachetait dans sa vie privée par les plus brillantes qualités. Il n’était pas seulement l’homme le plus spirituel de son royaume, mais aussi le plus humain. La Prusse lui doit ses premières libertés et l’Allemagne le réveil de ses passions unitaires ; son règne marquera comme une période d’incubation ; il a préparé les voies au règne glorieux de son successeur. Sans-Souci et Postdam étaient ses résidences de prédilection. Il se complaisait dans les souvenirs de Frédéric le Grand, mais il lui manquait le sens de la réalité pour tirer parti de ses enseignemens. Sa conscience morale était plus forte que son ambition ; elle le mettait en lutte incessante avec la raison d’état. La guerre de Crimée l’avait jeté dans de cruelles perplexités. Il ne savait quel parti prendre. Ses incertitudes n’avaient fait que s’accroître lorsqu’il vit l’Autriche signer avec les puissances occidentales le traité du 2 décembre. Il protestait de son inaltérable dévoûment dans les lettres attendries qu’il adressait à l’empereur Nicolas, tandis qu’il se laissait entraîner sous l’influence de M. de Bunsen, son ambassadeur à Londres, vers les puissances occidentales. Il n’osait ni rompre avec la Russie, ni se prononcer pour l’Angleterre. Il aimait le prince Albert, il avait une affection paternelle pour la reine Victoria, il était le parrain du prince de Galles, et l’Angleterre était pour lui la grande puissance évangélique. Mais il aimait aussi sa sœur, l’impératrice de Russie ; il subissait l’ascendant de son beau-frère, il avait la conviction qu’en revendiquant le protectorat de l’église grecque en Orient, l’empereur Nicolas obéissait à un devoir impérieux, à son devoir de chrétien. De là les troubles qu’éprouvait son cœur et que traduisait sa politique. On retrouve la trace de ses luttes intimes, qu’Alexandre de Humboldt appelait « le dualisme des sentimens, » dans les lettres souvent dénuées de sens pratique qu’il adressait à M. de Bunsen, son ami et son ambassadeur : « Sachez, mon cher Bunsen, disait-il, que ma neutralité sera souveraine, et si quelqu’un veut me battre, je le battrai. La position de la Prusse est trop avantageuse ; elle lui met dans les mains la possibilité de la décision suprême. Je compte que l’Angleterre