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et restitué plus tard au souverain, qui se tenait pour ruiné, les 56 millions de thalers qui lui avaient été confiés. La réalité, moins romanesque, et mieux d’accord avec la sagacité naturelle du banquier, paraît être qu’il mit en sûreté les fonds dont il était dépositaire, en les faisant passer à Londres à son fils Nathan. Ce dernier dit en effet : « Le prince de Hesse-Cassel remit à mon père toute sa fortune. Le temps pressait ; les circonstances étaient critiques, les Français marchant sur Francfort. Mon père m’expédia ces fonds, dont je tirai si bon parti, que le prince me fit plus tard présent de tout son vin et de son linge [1]. »

Quoi qu’il en soit, et sur cela la légende et l’histoire sont d’accord, cet incident fut le point de départ de la fortune des Rothschild. Le landgrave ne crut pouvoir mieux faire que de laisser aux mains de l’habile banquier l’administration de ses biens, donnant à son fils Nathan pleins pouvoirs de gérer ses fonds à Londres, de déplacer et d’acheter à sa guise, lui allouant une commission considérable, proportionnée à l’importance des services rendus.

Plus tard, au début de la guerre d’Espagne, le gouvernement britannique, tort embarrassé pour faire parvenir régulièrement au duc de Wellington les fonds qui lui étaient nécessaires, s’adressa à M. A. Rothschild. La ponctualité avec laquelle il s’acquitta de cette mission qui, en huit années, lui rapporta 1,200,000 livres sterling, 30 millions de francs, lui valut de devenir l’agent accrédité du gouvernement, l’intermédiaire par les mains de qui passèrent les énormes subsides à l’aide desquels la Grande-Bretagne soudoyait les puissances continentales dans sa lutte contre le premier empire. Aussi, quand Mayer-Amschel Rothschild mourut, le 13 septembre 1812, ce fondateur d’une dynastie financière laissait à ses cinq enfans, Anselm-Mayer, Salomon, Nathan, James et Carl, une fortune énorme pour l’époque. Ses dernières paroles à son lit de mort furent à la fois un conseil qu’ils suivirent, une prédiction qui se réalisa. Il enjoignit à ses fils réunis à son chevet de rester fidèles à la loi de Moïse, toujours unis, et de ne rien entreprendre sans consulter leur mère. « Observez ces trois préceptes que je vous laisse, ajouta-t-il, et vous deviendrez riches parmi les plus riches, et le monde vous appartiendra [2]. »

Ils se le partagèrent. Anselm-Mayer succéda à son père à Francfort, Nathan continua les opérations à Londres, Salomon s’établit à Vienne, Carl à Naples, James à Paris. Ils tenaient ainsi les cinq grands marchés financiers de l’Europe. Forts de leur union, de leurs capitaux accumulés, du nom de leur père, prêts à profiter des

  1. The Rothschilds, by John Reeves. Londres, 1887, 1 vol. in-8°.
  2. The Rothschilds, p. 51.