Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 91.djvu/291

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pacification et de concorde, cherchant à calmer les haines, devient, dans maint pays, le principal agent de discorde.

Une idée juste, celle de l’état laïque, s’est transformée, sans qu’on en eût conscience, en une idée fausse, celle de l’état athée. L’état laïque, c’est-à-dire l’état qui ne se fait le champion temporel d’aucune théorie religieuse particulière, qui regarde les religions avec bienveillance, mais sans subordination et sans servilité, qui les considère comme des forces avec lesquelles on doit compter, à qui on ne doit pas imposer le joug et de qui on ne doit pas le recevoir, l’état laïque est la vraie formule, la seule digne de la société contemporaine. La laïcité de l’état n’implique pas l’hostilité contre la religion, ni la malveillance, ni l’indifférence même ; elle marque seulement l’indépendance. Mais de ce que deux personnes sont indépendantes l’une de l’autre, il n’en résulte pas qu’elles doivent être des adversaires, ni même qu’elles doivent cesser d’avoir entre elles des rapports quelconques. Une société où l’état et la religion sont en lutte ne peut être qu’une société profondément troublée ; d’autre part, une société où la religion et l’état prétendent s’ignorer mutuellement est presque une société impossible. Nous le montrerons tout à l’heure.

L’état athée, c’est tout autre chose que l’état laïque. On pourra discuter tant que l’on voudra sur la signification de cette formule : tant par l’étymologie que par la conception populaire, elle n’a qu’un sens, celui de négation de la divinité et de tout ce qui s’y rapporte ; elle n’implique pas l’indifférence, elle implique l’hostilité. Comment l’état pourrait-il être indifférent à l’égard de la religion, des cultes et de Dieu même ? Comment surtout prétendrait-il se cantonner dans une sorte de positivisme qui lui permettrait d’ignorer qu’il existe parmi les citoyens certaines croyances ardentes, précises et collectives sur l’origine, les devoirs et la fin de l’homme ? Par un miracle d’abstraction, de contention d’esprit, de surveillance de toutes ses paroles et de tous ses actes, un simple particulier peut à peine arriver à pratiquer ce positivisme dans toute sa rigueur ; un état ne le peut pas. A chaque instant, il rencontre le problème religieux ; il est obligé de compter avec lui. Tant qu’une communion, c’est-à-dire une foi commune sur la destinée humaine, réunira de nombreux groupes d’hommes, l’état sera obligé de chercher, soit à l’extirper, soit à se la concilier, tout au moins à vivre passablement avec elle ; mais il ne pourra l’ignorer. Comment l’état, cet organisme qui a la responsabilité de la paix sociale et qui d’ailleurs aujourd’hui touche à tant de choses, qui prétend, notamment, accaparer l’éducation, l’instruction, le soulagement des malheureux, l’amélioration des condamnés, perdrait-il tout contact avec la force la plus ancienne, la plus