Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/612

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dominante de son âme.) Je donne beaucoup d’autorité à ceux que j’emploie : si on s’en sert quelquefois dans mes gouvernemens voisins des Persans, des Turcs et des Chinois, pour faire du mal, tant pis, je cherche à le savoir… On m’accommode bien mal, je parie, dans votre Europe, on dit toujours que je vais faire banqueroute, que je fais trop de dépense. Eh bien, mon petit ménage va toujours son train. » Elle affectionnait cette expression et demandait souvent à ses familiers : « Comment trouvez-vous mon petit ménage ? N’est-il pas vrai qu’il se meuble et s’agrandit peu à peu ? » — Et elle feignait de s’étonner si la France, la Prusse ou l’Autriche s’inquiétaient du prodigieux accroissement de ce petit ménage.

Jamais elle n’abandonna un ami ni un projet, jamais elle ne disgracia un fonctionnaire sans motif, pour procurer de l’avancement à un autre : mais elle balançait volontiers le crédit des uns par celui des autres, et mettait chaque homme dans sa case ; dans le domaine de la politique étrangère, ses ministres eux-mêmes n’étaient que ses secrétaires. « On parle tant du cabinet de Saint-Pétersbourg, écrit le prince de Ligne, je n’en connais pas un plus petit, car il n’a que quelques pouces de dimension ; il s’étend depuis une tempe à l’autre, et de la racine du nez à celle des cheveux. » Comme il s’étonnait qu’en quittant ses gouvernemens, elle fit à tous des complimens et des présens : « J’ai, répondit-elle, pour principe de louer tout haut et de gronder tout bas. » Belle maxime, digne d’une reine qui devina d’instinct ce qu’il faut de fiction pour faire aller ensemble un peuple et un gouvernement, qui sentit que la vie sociale dans son empire était une conspiration permanente contre la vérité !

Elle avait plus de logique que de rhétorique, disait beaucoup de mots bons, mais jamais de bons mots. « N’est-ce pas, observait-elle au prince, que vous n’en avez jamais entendu de moi ? Vous ne vous attendiez pas à me trouver si bête ? » Il répondit qu’il aimait surtout sa conversation négligée, qui ne devenait sublime que lorsqu’il s’agissait de beaux traits d’histoire, de sensibilité, de grandeur ou d’administration. — Mais n’était-ce pas un bon, un excellent mot que sa riposte à Diderot : « vous ne travaillez que sur le papier qui souffre tout, tandis que moi, pauvre impératrice, je travaille sur la peau humaine qui est bien autrement sensible et chatouilleuse. » Elle donnait d’ailleurs à tout le cachet de son âme ; par exemple, elle écrit à Souvarof : « Vous savez que je n’avance personne hors de son tour, mais c’est vous qui venez de vous faire maréchal vous-même par la conquête de la Pologne. » — « Quelle figure me supposiez-vous ? demanda-t-elle à Ligne : — Grande, raide, des yeux comme des étoiles, et un grand panier. » C’est ce contraste de