Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/447

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démontré que le cultivateur qui travaille pour lui, ou l’ouvrier blanc qui travaille librement pour un autre moyennant salaire, produisent moitié plus que le blanc travaillant pour son maitre sans intérêt personnel. Il en était de même du nègre esclave et les Américains du nord, plus pratiques, plus policés, plus religieux que ceux du sud, préférèrent une guerre fratricide à la honte de voir perpétuer dans leurs états l’odieuse exploitation du noir par le blanc.


IV

On crut que le triomphe des états du nord sur les états du sud portait à l’esclavage un coup formidable, et que c’en était fait de cette institution qui, remontant aux premiers jours de l’humanité, se confondant parfois avec son histoire, allait, en disparaissant à jamais, être comme le couronnement des grandes gloires de notre siècle.

Comment supposer, en effet, qu’à une époque où tout se publie, se voit, se dénonce, quand les mœurs, en dehors de celles des hommes politiques, sont devenues, d’une douceur extrême, il pouvait se perpétuer sur des continens où flottaient tous les pavillons européens, un négoce où des femmes, des hommes, des enfans se vendaient comme bétail en foire ? Il se fit donc comme une accalmie, en France surtout, dans l’esprit de ceux qui saluaient avec joie l’entrée dans les rangs de la famille humaine de noirs successivement émancipés à Cuba, à Mozambique, aux iles du Cap-Vert et finalement au Brésil. De son côté, la race jaune, à l’étroit dans son immense empire, se mit à envahir les grandes lies de la Sonde, l’Australie, la Californie, les républiques du sud américain, s’offrant, comme à souhait, pour suppléer aux vides causés dans les rangs des travailleurs par l’émancipation de la race noire.

En Angleterre, les sociétés antiesclavagistes, dont l’Anti-Slavery Reporter est le principal organe, ne partageaient pas la quiétude des philanthropes français. Mieux renseignés que nous, ils savaient que l’esclavage sévissait encore en Tripolitaine, en Egypte, en Turquie, en. Arabie, à Madagascar, au nord de Bornéo sous l’œil bienveillant de sir John Brooks, un de leurs compatriotes devenu sultan, dans l’île de Mindanao, malgré les canonnières espagnoles, et, beaucoup plus près de nous, en vue des côtes d’Espagne et de la citadelle anglaise de Gibraltar, c’est-à-dire au Maroc. Oui, chose incroyable, il y a très peu d’années, des marchés à esclaves se tenaient à ciel ouvert dans les villes du littoral marocain, à Mogador, à Tanger surtout. M. Allen, secrétaire de l’Anti-Slavery Reporter, leur fit une telle guerre, qu’ils ont disparu des cités riveraines, mais pour se continuer dans l’intérieur.