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accueillent d’un fier hennissement pour s’échapper ensuite au plus profond des joncs, ces rudes pâturages dont s’accommode leur ombrageuse indépendance.

Plus loin, cheminant fièrement par la dune âpre et nue, se profile sur la clarté du ciel un noir taureau camarguais. Tête fine, cornes droites et hautes, regard chargé d’éclairs, à le voir ainsi musclé et nerveux, la poitrine large, la croupe saillante, on devine une race de courses et de combats.

Et, pendant que les loups et les dorades, dans leurs bonds de gaîté, frappent les bordages de la barque de leur queue bleuâtre, derrière un rideau de tamarix monte un grave héron, ses échasses repliées et son col rigide, ou bien la fusée éclatante d’un vol de flamants, traînée de pourpre sur l’azur du ciel.

Jean écoutait longtemps, charmé, remué dans ses instincts de chasse, de pêche, de plein air, par la description de cette contrée sauvage et neuve, belle d’une beauté orientale comme un coin de la terre d’Égypte.

En jouissant de le conquérir si complètement à sa Provence, Mireille se doutait-elle que sa gentille personne y aidait quelque peu ? Elle n’en laissait, du moins, rien paraître. Seulement ce qu’elle savait, à n’en pas douter, c’est que, de tous les êtres qu’elle avait croisés dans sa vie, nul ne lui avait paru vibrer à l’unisson de son âme comme cet étranger rencontré, grâce à un de ces hasards de l’existence qui seraient inexplicables, si la Providence ne travaillait à nos destinées un peu plus que nous ne laissons d’y croire.

— Ah ! si vous connaissiez le poète ! — lui répétait Mireille chaque fois qu’ils relisaient ensemble le poème incomparable dont elle tenait son nom, apothéose radieuse de toute la poésie de Provence, avec ses ferrades, ses légendes gracieuses, ses farandoles et ses cours d’amour. Et elle aimait à le dépeindre tel qu’il lui était apparu à la fête des félibres, sa belle tête puissante coiffée d’un feutre légèrement campé de côté, sa fière démarche, sa physionomie rayonnante de chaleur communicative et de bonté. Et chaque fois qu’on fermait le livre, Jean se prenait à penser :

— C’est vrai que personne n’a chanté la nature comme ce maître des maîtres ! Quelle voix d’or pour vous prendre le cœur ! Ah ! si un jour il laissait l’églogue pour la sombre poésie des batailles, quel barde il nous serait pour nos futures victoires !

Toutefois, depuis l’aveu échappé à sa sœur, Mme Marbel n’était pas sans défiance à l’endroit de ces beaux semblans de poésie. En femme avisée, elle avait compris que la nature méridionale de Mireille avait marché plus vite que celle du gentilhomme breton, et que, de ce côté-là, il était encore temps d’intervenir. Il lui paraissait d’ailleurs bien préférable d’ouvrir une contre-mine au lieu