Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/598

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avec Grumbkow. Seckendorf se donnait l’air empressé d’un sauveur. Pour achever le succès de son intrigue, il voulait faire croire que le prince devait son salut uniquement à l’intercession de l’empereur. Il n’en était rien. Frédéric-Guillaume a certainement pris son parti de lui-même. Les représentations venues de l’étranger n’auraient pas suffi à le déterminer. Quand il apprend par son ministre à Londres le sévère jugement de l’Angleterre sur l’exécution de Ratte, il répond : « Quand même il y aurait cent mille Katte comme cela, je leur ferais couper la tête à tous ensemble… Tant que Dieu me laissera vivre, je me soutiendrai comme seigneur despotique, als Herr despotique souteniren würde… Les Anglais devraient savoir que je ne tolérerai jamais de co-régent à côté de moi. » L’empereur même aurait été très mal venu à vouloir jouer ce rôle. Au reste, il n’y prétendit pas, et son intervention fut discrète. Seckendorf avait bien envoyé à sa cour, dès le 2 octobre, le modèle d’une lettre à écrire par l’empereur en faveur du prince, mais il ne voulait rien presser. Il a eu la satisfaction de s’entendre supplier par son ennemie vaincue, la reine, qui lui a dit que l’empereur seul pouvait sauver son fils ; il a répondu qu’il lui était impossible de se mêler des affaires de la maison royale, tant que le roi ne l’y autoriserait pas, sa majesté n’ayant pas besoin d’un secours étranger « pour se procurer son repos domestique. »

Quand il eut reçu la lettre impériale, il écrivit à Vienne qu’il la garderait jusqu’au moment où il serait sûr que le roi voulait pardonner. Il attendit en effet la permission du roi pour lui remettre la missive autographe de son souverain. Il est vrai que le roi déclara ensuite que son fils devait son pardon à l’empereur : « Pour le pardon du prince royal, écrit-il à son ministre à Vienne, nous avons considéré surtout l’intercession en sa faveur de Sa Majesté Impériale Romaine. » Mais il écrivit aussi à son ministre à Saint-Pétersbourg : « Pour le pardon du prince royal, nous avons considéré surtout l’intercession en sa faveur de Sa Majesté Impériale Russe. » Le grand Frédéric sauvé par le père de Marie-Thérèse, c’est donc une histoire à reléguer dans les légendes ; mais il convenait au roi de Prusse, très irrité alors contre la France et l’Angleterre et ramené à sa ferveur impérialiste, de faire croire à son fils qu’il devrait à l’Autriche sa liberté et la conservation de ses droits à la couronne.

Il avait donc prié Seckendorf de régler lui-même les conditions de la grâce et de l’élargissement du prince. C’est Seckendorf qui lui avait proposé d’exiger le serment solennel, puis de mettre le prince en demi-liberté dans la ville de Cüstrin, en l’obligeant à travailler à la Chambre des domaines. Il avait demandé, en outre,