Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/603

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


l’intelligente exploitation des ressources naturelles, le bien-être général. Que le niveau intellectuel et moral baisse, que la force physique de la race décroisse, que la population tombe au-dessous du nombre que l’agriculture et l’industrie réclament et font vivre, que le sol s’appauvrisse et se stérilise, que le climat subisse des variations excessives et persistantes, la race s’étiole et meurt. Qu’une seule ou plusieurs de ces éventualités se produisent, l’état de malaise se déclare et persiste jusqu’à ce que l’équilibre rompu se rétablisse.

C’est ce qui arrive, dit-on, pour la France, car l’un des facteurs qui ont fait sa force et sa grandeur, le nombre, menace de lui faire défaut. Non que sa population décroisse, mais elle ne s’accroît plus dans la même proportion ; celle de ses voisins augmente alors que la sienne demeure à peu près stationnaire, et, l’imagination encore sous le coup des désastres de l’année sanglante, on en conclut que les jours de la France sont comptés. Sans nier le péril, on est cependant en droit de se demander s’il est aussi proche et aussi imminent qu’on le croit, si l’on ne prend pas un accident passager pour un mal permanent, si d’autres facteurs ne compensent pas cette cause d’affaiblissement, en un mot, si l’équilibre est véritablement rompu entre les facteurs essentiels de la vie de la nation.

Ces alarmes s’expliquent, si l’on tient compte que depuis près d’un demi-siècle une théorie nouvelle s’est fait jour, acclamée comme une révélation, et que la France vit en quelque sorte hypnotisée devant la théorie du nombre. Proclamée en 1848 la loi de l’État, le facteur unique et primordial, le nombre est devenu, sous le nom de suffrage universel, impeccable et infaillible, l’arbitre souverain, la voix du peuple, seul maître et seul écouté, aussi prompt cependant à juger qu’à se déjuger, acclamant la république qui portait de 220,000 à 9 millions le nombre des électeurs, nommant le prince Napoléon président par 5,434,226 voix, empereur par 7,437,216.

Ces reviremens ne sont pas pour surprendre. Ils sont de tous les temps et de tous les pays ; mais ce qui est pour étonner, c’est qu’une nation en aussi merveilleux équilibre que la nôtre avec son sol et son climat, laborieuse, économe, foncièrement honnête, intelligente et remarquablement douée, en arrive à tenir le nombre, qui n’est à tout prendre que la force brutale, s’il est la force, ce qu’il reste à prouver, pour le facteur le plus important de ceux qui concourent à sa prospérité ; qu’oublieuse des leçons de l’histoire et des enseignemens de son propre passé, elle attribue au nombre des vertus que le nombre seul n’eut jamais.

Si la théorie du nombre est devenue, en matière politique, le