Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/615

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époque et qui entraîne hors d’Europe les nations européennes. Ici encore, de par la théorie du nombre, on prétend condamner la France à l’abstention, oubliant que le nombre n’est, ici encore, qu’un facteur secondaire et que les grandes puissances coloniales, l’Angleterre, la France, la Hollande, l’Espagne, ne sont pas les états les plus peuplés du monde.


III

L’humanité obéit dans ses évolutions à des lois économiques, sociales et politiques. L’expansion coloniale actuelle est une de ces évolutions. Elle a pour point de départ l’accroissement de la population en Europe, la nécessité de se procurer au dehors la terre qui fait défaut, d’ouvrir à la production industrielle des débouchés sans lesquels cette production s’immobiliserait en une mer stagnante, sans écoulement et sans issue, en un encombrement sans nom de produits sans demandes, dépassant tous les besoins. A cette double cause, économique et sociale, s’en ajoute une autre, d’ordre politique, qui a donné au mouvement d’expansion coloniale un irrésistible élan.

Presque simultanément deux grandes successions se sont ouvertes : l’Afrique, le continent noir, exploré par de hardis voyageurs qui en ont dévoilé les mystères et révélé les ressources ; l’Océanie, qui se dépeuple et dont les terres fertiles et le climat salubre offrent aux colons européens un vaste champ d’exploitation. Ici, comme partout ailleurs, l’Angleterre a pris les devans, la meilleure et la plus grosse part en Afrique : le Cap, les comptoirs de Sénégambie et de Guinée. Solidement assise, elle attend les événemens, prête à en profiter, à étendre son domaine colonial, le plus riche et le plus vaste du monde déjà, peuplé de 300 millions d’habitans, que 100,000 hommes de troupes régulières, 73,000 pour l’Inde, 27,000 pour toutes les autres colonies, maintiennent dans l’obéissance.

Si l’Angleterre a commencé, l’Allemagne, l’Italie, la Belgique, le Portugal, l’Espagne, ont suivi. La France elle-même, mieux inspirée qu’on ne le croit et déjà fortement établie en Asie, en Afrique, en Océanie, a obéi à ce mouvement d’expansion coloniale. D’aucuns l’en ont blâmée. Ni sa population presque stationnaire, d’ailleurs, d’humeur sédentaire et attachée au sol, ni la situation politique que lui avaient faite de récens événemens n’autorisaient, disait-on, ses ambitions lointaines. Le plus sage était de se tenir à l’écart du mouvement qui emportait l’Europe au dehors, de se replier sur elle-même, de concentrer à l’intérieur ses ressources et ses forces