Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/808

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


C’était toucher Maurice à un point très sensible, car il n’était, on le sait, nullement indifférent à ce genre de récompense, et le profit lui semblait un juste complément de la gloire. Il avait même songé un instant (c’est la correspondance de Noailles lui-même qui nous l’apprend) au début de la campagne, à profiter de l’occasion et de la victoire pour se procurer une source de gains qui, moins honorable que les grâces royales, eût été plus lucrative. On avait, suivant lui, un moyen d’atteindre les marchands de Hollande à un point qui leur tenait plus au cœur même que l’intégrité de leur territoire : c’était de donner à l’entrée de leurs ports la chasse aux navires qui leur rapportaient les richesses du monde entier. L’exécution eût été confiée à des bâtimens armés en course dont Maurice aurait eu lui-même l’entreprise. C’était s’adjuger d’avance une part de prise dont, vu l’étendue du commerce hollandais, le montant aurait pu être assez élevé. Malheureusement l’intention était trop évidente et tout le monde y aurait vu clair. Ce furent les conseils de l’amitié éclairée de Noailles qui le détournèrent de ternir ainsi, par un bas calcul d’intérêt, tout l’éclat de sa renommée : — « L’amitié que je vous ai vouée, mon cher maréchal, lui avait-il écrit, veut et exige que je vous écrive en particulier sur le projet d’envoyer en votre nom des vaisseaux en mer pour courir sus aux Hollandais. — Je crains l’abus que vos envieux et vos ennemis en pourraient faire contre vous. Vous êtes l’objet de l’amour et de l’admiration du public, il faut éviter toute démarche qui pourrait tendre à altérer des sentimens qui doivent vous être d’autant plus agréables qu’ils sont l’effet et le fruit des services que vous avez rendus à la nation. L’entreprise de courir sus aux vaisseaux hollandais peut avoir de grandes suites, elle peut être une occasion de perpétuer la guerre. Vous connaissez le désir de toute la France, c’est de vous qu’elle en attend la fin et non la continuation : ne trompez pas son attente, vos propres réflexions suppléeront à tout ce que je pourrais vous marquer sur la couleur noire et odieuse que nombre de gens que votre mérite efface, ne manqueraient pas de donner à cette entreprise. Défendez-vous des mauvais conseils qui vous sont donnés et ne souffrez jamais qu’on donne atteinte à votre gloire. — D’ailleurs, ajoutait-il, ne poussez pas trop fort les Hollandais : on peut réduire les gens au désespoir et ils usent de tous les moyens ; regardez ce qui s’est passé à Gênes. »

C’était parler avec autant de noblesse que de raison, et le dernier conseil en particulier ne manquait pas de prudence, car l’événement ne tarda pas, ce semble, à le justifier. L’opération, si vivement menée par Maurice, n’avait qu’un tort qui ne lui était pas imputable : c’était d’arriver trop tard et de manquer par là l’effet