Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/811

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Et pour ne laisser aucune incertitude sur ses intentions, il dit tout haut, en pleine table, devant le marquis de Valori, que le roi de France faisait très bien d’agir résolument avec les Hollandais, et que la paix serait déjà faite, si on n’avait pas usé de tant de ménagemens [1].

En attendant, le flot qui grossissait d’heure en heure devenait irrésistible. Celui qui portait par héritage le titre de prince d’Orange n’était que le parent éloigné des grands stathouders : c’était, de plus, un petit homme chétif, difforme et n’ayant donné aucun signe qu’il fût digne de sa race. Peu importe, il portait le même prénom que le Taciturne et, comme l’adversaire heureux de Louis XIV, il avait épousé une fille du roi d’Angleterre. Dans les jours de crise, l’imagination populaire n’est pas difficile : les ressemblances extérieures et nominales lui suffisent ; on se plut à décorer Guillaume IV du nom de tous les talens de ses ancêtres, et on le porta sur le pavois sans lui en demander davantage [2].

La province de Zélande, où la maison de Nassau possédait de grands biens, et qui souffrait la première de l’invasion française, fut aussi la première à donner le signal. Une émeute força les bourgmestres républicains à se démettre, et l’assemblée provinciale proclama le pouvoir du prince. La même scène fut bientôt suivie de ville en ville, jusqu’à ce qu’enfin, le 15 mai, l’idole populaire fît son entrée triomphale à La Haye, au milieu des acclamations d’une foule enivrée, et les états-généraux, subissant docilement la contrainte, lui décernèrent, avec le titre de stathouder, celui de capitaine général et d’amiral, et la pleine disposition de toutes les forces de terre et de mer. — « Je doute, écrivait Chiquet, qu’on en ait jamais plus fait pour aucun monarque. La populace l’a fait stathouder, et les bourgeois, pour ne le céder à personne, le traitent en souverain ; peu s’en faut qu’il ne le soit. » Il ajoutait qu’on ne pouvait plus sortir dans les rues sans porter la cocarde de la maison d’Orange : ceux qui ne la prenaient pas couraient risque d’être jetés dans les canaux. Quant à lui, il n’osait plus mettre le pied hors de sa demeure, personne ne voulait

  1. Valori à Puisieulx, 29 avril 1747. (Correspondance de Prusse. — Ministère des affaires étrangères.)
  2. Voici le portrait que fait le duc de Luynes du prince d’Orange : « Il a trente-six ans, il est petit et bossu ; d’ailleurs, il a de l’esprit. On prétend que le caractère de son esprit est d’être porté à la critique. Voici le moment que la scène s’ouvre pour juger de lui. Ce qui est certain, c’est qu’il n’est point militaire et qu’il n’a aucune expérience des troupes. » (Journal de Luynes, t. VIII, p. 216.)