Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 107.djvu/480

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ce navire s’est présenté pour franchir les Dardanelles ; les agens ottomans lui ont interdit le passage. Là-dessus l’ambassadeur de Russie à Constantinople, M. de Nelidof, a protesté. On a donné des explications ; le divan s’est rendu aux raisons de l’ambassadeur du tsar, et une entente paraît même s’être établie pour régler à l’avenir le passage des bâtimens russes, sous la réserve de la souveraineté de la Porte. L’affaire semblait dès lors terminée ; mais aussitôt, de Londres, de Berlin, de Vienne, est parti le cri d’alarme. Les Anglais ont cru voir dans ce simple fait le signe d’une pression exorbitante du cabinet de Saint-Pétersbourg à Constantinople et le préliminaire d’une invasion de la marine militaire russe dans la Méditerranée. Les journaux allemands et autrichiens se sont hâtés de saisir ce prétexte et de signaler l’incident comme le premier résultat de l’entente franco-russe. Les uns et les autres se sont élevés avec une passion jalouse contre l’atteinte qui aurait été portée à la convention des détroits. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ceux qui protestent le plus vivement contre une prétendue violation du traité des détroits sont les mêmes qui depuis quelques années sont les complices d’une violation bien plus réelle, bien plus criante du traité de Berlin, dans les Balkans, contre la Russie. Il paraîtrait donc qu’il y a les traités qu’on ne peut violer et les traités qu’on peut violer selon les circonstances, selon le vent qui souffle, l’intérêt du moment ! Ce n’est pas absolument nouveau dans la diplomatie.

On commençait à se calmer lorsque tout à coup est survenu à Constantinople un incident nouveau qui n’est peut-être pas une suite directe de cette petite affaire des Dardanelles, qui paraît du moins se rattacher à la situation générale. Il y a peu de jours, au lendemain de l’incident des détroits, le sultan Abdul-Hamid, par un acte souverain qui a éclaté à l’improviste, s’est décidé à congédier son grand-vizir, Kiamil-Pacha, et à changer quelques-uns de ses principaux ministres. Il a brusquement renouvelé le personnel de son gouvernement en appelant au grand-vizirat un homme jeune encore, Djevat-Pacha, qui a été employé à quelques missions difficiles et qui était récemment gouverneur de la Crète. Que signifie réellement cette révolution ministérielle ? Le sérail a ses secrets. Le sultan Abdul-Hamid a eu sans doute des raisons de diverse nature, intérieures ou extérieures. Dans tous les cas, le fait caractéristique, dans cette révolution de pouvoir, est évidemment la disgrâce de Kiamil-Pacha. Or Kiamil-Pacha, qui était depuis six ans grand-vizir, passait pour être dans le divan le représentant d’une politique favorable à la triple alliance. Il a peuplé d’officiers et d’agens allemands les administrations militaires et civiles de l’empire. Il n’a cessé de se prêter à la diplomatie équivoque de Vienne et de Berlin dans les affaires des Balkans, en Bulgarie. S’il n’était pas un allié, il était le complice de l’alliance austro-allemande plus peut-