Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/123

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de sa population qu’une nation doit mesurer son orgueil. Il me plaît qu’il soit difficile de subjuguer ou d’absorber un peuple en possession de souvenirs contre lesquels le temps ne peut rien. Je le disais il y a quelques années ; je le répète encore : « La patrie, c’est l’histoire ! » L’empereur Napoléon eût transformé l’Europe et n’eût pas connu Waterloo, s’il eût seulement admis et respecté les droits qu’un long passé de gloire lègue à la nation la plus affaiblie.

Je ne crois pas beaucoup à la candeur du très grand homme d’État à qui la Hollande doit incontestablement sa liberté ; Guillaume est trop habile pour que je puisse jamais, quelle qu’en fût mon envie, voir en lui un ingénu. Taciturne, dites-vous ! Quel nom réservez-vous donc au fils de Charles-Quint ? Celui-là non plus ne fut pas un bavard. Guillaume s’est chargé de réfuter lui-même, dans son Apologie [1], les accusations dont il était l’objet de la part de Philippe II ; il ne m’a pas convaincu qu’il eût toujours « honoré le roi d’Espagne. » Le légitime enthousiasme qu’il inspire aux provinces émancipées des Pays-Bas n’ira jamais pour moi sans quelque restriction. J’admire, au contraire, d’une admiration sans réserve, le peuple que l’hymne de Sainte-Aldegonde va entraîner au martyre et au combat. Supporter la misère et la mort sans faiblir, les yeux levés au ciel, c’est beau, toujours beau, quelle que soit la cause pour laquelle on souffre et on meurt. Laissons aux théologiens le soin de disserter sur les textes et de définir le dogme. École de charité, de morale fraternelle et d’union pacifique avant tout, l’église catholique montra une profonde sagesse quand elle interdit la lecture et la discussion des livres saints. Que de sang a coulé pour de misérables querelles de mots, querelles presque toujours provoquées par une présomptueuse ignorance ! Oui ! l’Église, à mon sens, faisait bien de se réserver le sacré privilège d’annoncer, de prêcher, de commenter la parole de Dieu.

  1. Apologie ou défense de Monseigneur le prince d’Orange, comte de Nassau, de Catzenellenbogen, Dietz, Vianden, etc., burgrave d’Anvers et vicomte de Besançon, baron de Breda, Diest, Grimberge, d’Arlai, Nozeroy, etc., seigneur de Chastel-Bellin, etc., lieutenant-général es Pays-Bas, et gouverneur de Brabant, Hollande, Zélande, Utrecht et Frise ; et amiral ; contre le ban et édit publié par le roi d’Espagne,
    Par lequel il proscrit ledit seigneur,
    Dont apperra des calomnies et fausses accusations,
    Contenues en ladite proscription.
    Cette apologie, dont la rédaction est attribuée par Grotius à Pierre Loyseleur, fut présentée par le prince d’Orange, le 13 décembre 1580, « à Messeigneurs les députés des États-généraux des Provinces-Unies assemblés en la ville de Delft » et adressée le 4 février 1581 M aux rois et autres potentats de la chrétienté. »