Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/190

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


qui réunissait les talens naissans, les futures sommités du parti libéral. Le club était divisé, à peu près comme Je parti lui-même et dans les mêmes proportions. John Morley vint, parla et n’eut pas à vaincre, car il était attendu avec respect et fut écouté avec sympathie. Mais il montra, en cette rencontre, une simplicité, une aisance, une bonne humeur dont les Anglais furent charmés et dont les Français eussent été surpris. Il s’amusa à parodier le discours d’Antoine, dans Shakspeare ; le parapluie de Gladstone, percé de mille trous, y remplaçait le cadavre de César. Les hommes graves, quand ils s’y mettent, ont de ces bouffonneries.

La situation unique, prépondérante que les circonstances et l’amitié de M. Gladstone lui avaient donnée, M. Morley a su, depuis cinq ans, la garder et la consolider. On l’a vu partout sur la brèche. Dans les quartiers excentriques de Londres, dans les grandes villes de province, il a abordé les vastes réunions populaires : son succès a désappointé ses adversaires et quelques-uns de ses amis. Il a appris comment on s’impose à ces houleuses multitudes, comme on les excite, comme on les refrène, comment on dialogue avec elles, comment enfin on laisse, en finissant, gravée dans leur esprit, quelque large et lumineuse affirmation. « Vous êtes l’homme de l’Irlande, you’re the man for Ireland ! » lui a crié un auditeur, dans un de ces meetings monstres. Ce mot a été salué de cris approbateurs et il demeurera.

Devant un auditoire de délicats et de lettrés, il n’a pas eu de peine à déployer des qualités différentes. Le club universitaire d’Oxford l’avait invité à venir discuter devant lui, contradictoirement, avec lord Randolph Churchill, la question du home-rule. M. Morley s’empressa d’accepter le cartel. Lord Randolph parla le premier. Aussi décousu, mais moins brillant que de coutume, le discours du jeune orateur tory n’était guère remarquable que par l’absence des gros mots et des termes d’argot qui, d’ordinaire, assuraient son succès. M. Morley prit la parole à son tour. Il connaissait mieux que personne les sentimens de cet auditoire aristocratique qui, en effet, donna tort à ses idées par une majorité de deux cents voix. Il eut un exorde modeste et railleur. « On demandait à un vieux parlementaire s’il avait vu un discours changer les opinions : « Les opinions, très souvent ; les votes, jamais ! » C’était infirmer à l’avance le résultat du scrutin, en insinuant que la vraie pensée de plus d’un auditeur ne se trouverait pas au fond des urnes. M. Morley termina son discours, en proposant cette résolution ironique qui mettait en évidence les contradictions de la politique unioniste : « Premièrement, attendu que la politique de répression, essayée sous toutes ses formes et dans toutes ses variétés, n’a pas réussi à ramener la paix et le bien-être en Irlande, nous