Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/195

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émotion. On résolut de céder, mais, avant de rendre la rupture définitive, il sembla prudent et charitable de négocier, d’avertir Parnell, de ménager à son amour-propre une sortie honorable, sinon majestueuse. Sans attendre le verdict adverse ou favorable de son parti, le député de Cork déposerait de lui-même son mandat, immolerait mélancoliquement sa grandeur sur l’autel de la patrie. L’abdication du « roi sans couronne » pourrait être entourée d’un cérémonial touchant. Pourquoi n’aurait-il pas embrassé M. Justin Mac-Carthy ou M. Timothée Healy ? La scène aurait prêté aux gravures coloriées ; elle se serait imprimée dans l’imagination des foules et peut-être qu’un jour le bon peuple d’Irlande aurait rappelé le héros humilié. Le home-rule eût été alors un fait accompli, et M. Gladstone, mêlant plusieurs souvenirs bibliques, aurait pu se laver les mains devant les puritains de Sheffield : — « Je n’y suis pour rien, non sum operatus malum. »

Malheureusement cette mise en scène ne se trouva pas du goût de M. Parnell, qui refusa de donner une représentation des adieux de Fontainebleau, estimant, je pense, que, s’il est beau de revenir de l’île d’Elbe, il est encore plus simple, quand on peut, de n’y pas aller. Pour être tout à fait exact, M. Parnell ne « refusa » rien puisque M. Morley, chargé de lui signifier ces intentions de M. Gladstone, ne réussit pas à le joindre. Mais le soin tout particulier, que mit le leader irlandais à être introuvable prouve assez qu’il savait à merveille pourquoi on le cherchait.

La lettre à M. Morley parut dès le lendemain. La guerre était déclarée et les actes d’hostilité se succédèrent rapidement. Unanime la veille en apparence, le parti irlandais se divisa en deux parties inégales : l’une qui restait fidèle à M. Parnell ; l’autre, secrètement heureuse d’avoir la main forcée par M. Gladstone et d’échapper, après quinze ans d’obéissance, à une personnalité par trop dictatoriale. Le clergé catholique, qui avait tenu ses foudres en suspens, les laissa tomber. En vain, M. Parnell essaya d’ameuter l’opinion contre Gladstone et Morley, en affirmant que le dissentiment était purement politique et que c’était l’Irlande qu’on trahissait en lui. On ne le crut pas, et les démentis des deux hommes d’État mis en cause furent enregistrés et acceptés par le public comme décisifs. En politique comme en finances, le crédit est tout ; on vit alors ce que valait sur la place la signature de John Morley.

Je ne rappellerai pas les phases de la lutte que nous avons suivie depuis un an : l’ultimatum de Parnell, resté sans réponse ; les élections partielles on Irlande, qui lui ont donné tort ; les négociations avortées de Boulogne avec O’Brien et Arthur Dillon ; l’éternelle