Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/310

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Cela est dur, pénible. Avec quelques précautions qu’on y procède, de quelques compensations qu’on l’accompagne, quelques pensions de retraite qu’on leur assure, quelques situations civiles qu’on leur réserve par une loi qu’il faudra appliquer à la lettre, le sacrifice de ces vieux soldats sera cruel… Mais quoi ! le pays tout entier n’a-t-il pas fait depuis vingt ans d’autres sacrifices à l’armée ? Ne lui a-t-il pas donné depuis vingt ans des milliards et des milliards, ses épargnes, ses économies ? Ne lui donne-t-il pas la chair de sa chair, toute sa jeunesse ? N’est-il pas prêt, au moindre signe du ministre de la guerre, à lui donner encore plus, toujours plus ? A la moindre menace qui touchera l’indépendance nationale, n’est-il pas prêt à mettre sur pied un million d’hommes ? Et il ne se plaint pas, et, depuis vingt ans, pas un murmure ne s’est fait entendre : dès que la question de l’armée a été mise en jeu, la trêve s’est faite entre les partis et toutes les passions se sont tues. Et quand un pays a fait ces sacrifices, quand il est prêt à en faire tant d’autres, on hésiterait à demander celui de quelques vieux officiers fatigués, sacrifice qui coûtera à peine quelques centaines de mille francs, et qui, s’il ne se fait pas à temps, pourrait rendre tous les autres inutiles et superflus !

Je répète qu’il serait inique de ne pas professer pour le caractère, pour les vertus de ces vieux officiers le plus profond respect : mais sont-ils en état de faire campagne ? Voyez-les, suivez-les. Hé ! sans doute, ils luttent avec courage contre la maladie, l’obésité, la fatigue. Mais ils ont beau lutter, la nature implacable triomphe de la dernière révolte de leur volonté. Ils tiennent encore debout, mais ils commandent à peine. Ils n’ont gardé des vieilles méthodes que la routine et ils ne soupçonnent pas les nouvelles. Ils voudraient ; ils ne peuvent pas. J’entends que la force même des choses les éliminerait pendant la première quinzaine de la guerre ; mais à quel prix ? Au prix de quelles hécatombes inutiles ? Au prix de quelles fautes dont les conséquences pourraient entraîner la défaite dans une lutte où il ne s’agira plus, cette fois, de la préséance de la France, mais de sa vie même, lutte qu’il ne faudra entreprendre qu’avec la volonté arrêtée de ne la terminer que sur le Rhin ou sur la dernière crête française des Pyrénées ?

Ces vétérans, dont les deux tiers sont des invalides, est-ce cette chance terrible qu’on attend pour les éliminer, alors qu’il sera trop tard, alors que leurs remplaçans, investis de leur succession du jour au lendemain, dans les plus terribles circonstances, n’auront pas eu le temps de prendre connaissance de l’instrument terrible et délicat qu’ils seront appelés à manier ? Le bon sens le plus élémentaire ne prescrit-il pas, au contraire, de procéder à cette élimination à l’heure précise où elle peut se faire avec honneur