Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/345

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Aussi, pouvons-nous répéter sans crainte ce mot hardi qui fait pâlir d’envie les astres au firmament : toujours. Car unir pour séparer n’a pu être le dessein de Dieu, et tout ce qui s’est aimé sur la terre, fût-ce un jour, doit s’aimer dans son sein. » « Non, répond la nature ; l’homme n’a pas plus de droit à l’immortalité que la fleur qui aime, elle aussi, et d’ailleurs son bonheur ou son malheur importe peu à la créatrice. Celle-ci ne se préoccupe que d’une chose : enfanter, sans trêve, sans repos ; elle a pris l’éternité pour elle et a laissé la mort à l’homme. Lorsqu’il a aimé, lorsqu’il a assuré l’humanité future, il n’a plus qu’à mourir :

Elle se dissoudra, cette argile légère,
Qu’ont émue un instant la joie et la douleur ;
Les vents vont disperser cette noble poussière
Qui fut jadis un cœur.
Mais d’autres cœurs naîtront qui renoûront la trame
De vos espoirs brisés, de vos amours éteints,
Perpétuant vos pleurs, vos rêves, votre flamme
Dans les âges lointains.
Tous les êtres, formant une chaîne éternelle,
Se passent, en courant, le flambeau de l’Amour ;
Chacun rapidement prend la torche immortelle
Et la rend à son tour.

Que l’homme se résigne donc ; qu’il rende la torche, et dans la nuit où le sort l’a plongé, qu’il se réjouisse d’avoir vu un éclair sublime illuminer un instant le sillon de sa vie. » Cette pièce n’est que la périphrase admirable de ces quelques vers de Leopardi sur la nature sourde qui ne connaît pas la pitié et qui n’a point souci du bonheur, mais de l’existence seulement :

So che natura è sorda,
Che miserar non sa
E non del ben sollecita fu,
Ma dell’ esser solo.

Peut-être y trouverait-on également quelques réminiscences du Souvenir de Musset. Si la forme en est personnelle, l’inspiration n’en est donc pas absolument originale. Mais la pensée philosophique de Mme Ackermann va peu à peu se dégager de ces réminiscences et s’affirmer dans sa fière et douloureuse indépendance. Le dialogue reprend entre l’homme et la nature. Cette fois la nature n’aura pas le dernier mot. C’est elle qui provoque l’homme et lui parle avec dédain. Elle ne veut pas lui laisser cette illusion