Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/386

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se saisir sans délai de la question d’Egypte et de la résoudre définitivement. Cette ferme décision aurait-elle prévenu les malheurs et les événemens qui ont suivi, et que sa clairvoyance avait entrevus ? L’étude des faits porte à le croire. Sans revenir sur ce que nous en avons dit, nous relèverons qu’à ce moment les agitateurs, qui assiégeaient le vice-roi, n’étaient pas encore les maîtres de la situation ; ils n’avaient ni l’audace ni la confiance qu’ils ont puisées plus tard dans les hésitations de la France et de l’Angleterre ; ils n’avaient pas encore imposé à Tewfik-Pacha un cabinet de leur choix ; Arabi ne s’était pas encore emparé du ministère de la guerre ; les conseillers du khédive étaient des hommes modérés, ayant le pressentiment des périls prochains, et s’ils avaient eu la certitude d’être soutenus dans toutes les conjonctures, ils se seraient vraisemblablement groupés autour du prince et ils auraient combattu avec lui. On sait quelle faible résistance les instigateurs du mouvement égyptien, bien qu’ils s’y fussent préparés de longue main, ont opposée à l’Angleterre, dont les troupes n’eurent qu’à se montrer pour vaincre. N’est-on pas autorisé dès lors à croire que les drapeaux réunis de la France et de l’Angleterre auraient, plus aisément encore, remis toute chose à sa place et fermement consolidé l’autorité du khédive qui était toujours debout ? C’est sous l’empire de cette conviction que Gambetta prit l’initiative de l’ouverture qu’il fit à l’Angleterre ; elle lui était suggérée, peut-on dire aujourd’hui, par une prévoyante et sage politique, par une saine appréciation des intérêts de la France en Orient. Nous n’en chercherons pas la démonstration dans les funestes résultats de notre abstention ; nous l’établirons par les paroles prophétiques qu’il a adressées à la chambre dans la discussion des premiers crédits demandés par M. de Freycinet : « Ce qui me sollicite, lui disait-il, à la coopération anglaise dans le bassin de la Méditerranée et en Egypte, c’est que je redoute, entendez-le bien, outre une rupture néfaste, que vous ne livriez à l’Angleterre, et pour toujours, des territoires, des fleuves et des passages où votre droit de vivre et de trafiquer est égal au sien. »

Mais, se demandera-t-on, comment les autres puissances auraient-elles envisagé l’apparition des forces anglo-françaises en Egypte et quelle eût été leur attitude ? La France et l’Angleterre se seraient trouvées en position de s’en expliquer sans avoir rien à leur cacher, et elles leur auraient aisément démontré la parfaite loyauté de leurs intentions. Leur coopération, d’ailleurs, garantissait leur désintéressement ; elle eût été, en effet, le gage indéniable que nos troupes et celles de l’Angleterre, débarquées en même temps en Egypte, en seraient parties simultanément, sans aucun avantage particulier pour l’un ou l’autre des deux