Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/456

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postes de combat. Dans ce cas, la bande hésite généralement à poursuivre son entreprise, surtout si le village dispose de quelques fusils ; elle redoute que les habitans, puisant une suprême énergie dans la défense de leurs familles, de leurs biens, ne luttent en désespérés et ne lui fassent payer cher son audace. L’opération est remise, et la bande se dédommage de sa mésaventure par le pillage de quelque maison isolée ou de quelques groupes d’indigènes se rendant aux marchés voisins.

Mais, le plus souvent, les Annamites se gardent mal ; surtout par les nuits noires, par les nuits de pluie et d’orage, choisies de préférence par les pirates pour l’exécution de leurs coups de main ; surpris dans leur sommeil, frappés d’épouvante, veilleurs et habitans cherchent leur salut dans la fuite, se blottissant dans les haies de bambous, se cachant dans les mares ou dans les rizières avoisinantes.

Profitant de l’affolement général, les pirates s’emparent de tout ce qui se trouve sous la main ; hommes, femmes, enfans, buffles, porcs, chiens, volailles, paniers de riz, paquets de hardes, tout leur est bon, et ils vont vite en besogne.

Soudain, un appel d’une trompe chinoise se fait entendre ; rapidement les pirates se rallient, apportant ou amenant chacun son butin, pendant que quelques-uns d’entre eux, courant la torche à la main, allument l’incendie sur plusieurs points du village ; puis, vivement, la bande repart pour regagner son repaire le plus proche.

Quelquefois, les habitans, revenus de leur frayeur, se groupent et, renforcés par les hommes armés accourus des hameaux voisins, se jettent à la poursuite des bandits ; ils parviennent ainsi à ressaisir quelques buffles récalcitrans, des femmes ou des enfans qui, dans le désordre de la retraite précipitée, ont pu se dissimuler dans quelque bouquet d’arbres, derrière une digue ; mais presque toujours la bande a pris une avance considérable et réussit à emmener la plus grande partie de son butin, non sans laisser derrière elle des traces sanglantes de son passage ; là, c’est le cadavre, décapité, d’un prisonnier qui a tenté de se débarrasser de ses liens et de s’évader ; plus loin, c’est le corps, gisant en travers du sentier, d’une femme égorgée sans pitié, à titre d’exemple, parce que, volontairement ou par suite de fatigue, elle retardait la marche de la bande ; ses vêtemens ont été enlevés ; les boucles, d’une valeur des plus modiques, qu’elle portait aux oreilles ont été violemment arrachées, emportant avec elles un lambeau de chair.

Lorsque la nouvelle de l’un de ces pillages parvient à l’un de nos postes, ou que les lueurs de l’incendie sont aperçues par l’un de ces derniers, il est déjà trop tard pour espérer pouvoir atteindre la bande : il n’en serait point ainsi si ces postes étaient plus