Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/551

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avait fait un arsenal de course, un arsenal d’où sortaient des flottes à faire trembler les rois. Dès l’ouverture des hostilités, les corsaires dieppois apparurent dans la Manche et dans la Mer du Nord. Ils n’y trouvèrent pas des vaisseaux sans défense. Les Néerlandais, aussi prudens que braves, ne naviguaient plus qu’en convois. En 1554, vingt-deux navires marchands des Pays-Bas revenaient d’Espagne : ils furent attaqués, à la hauteur de Calais, par un nombre à peu près égal de vaisseaux français sortis de Dieppe. Le combat fut violent. Il dura, presque sans interruption, de neuf heures du matin à trois heures de l’après-midi. Les Néerlandais voulaient à tout prix éviter l’abordage ; les Français ne mettaient, au contraire, qu’une médiocre confiance dans leur artillerie. Quinze de leurs vaisseaux finirent par jeter les grappins sur autant de vaisseaux ennemis. Là il fallut combattre à l’arme blanche. Le courage, l’opiniâtreté, ne manquaient pas aux Flamands ; mais leurs équipages étaient inférieurs en nombre aux équipages français. Ils furent accablés. Six vaisseaux, montés par quatre cents hommes, se virent obligés de baisser pavillon. Les autres résistaient encore. Tout à coup l’incendie éclate. Six couples de vaisseaux, accrochés l’un à l’autre, sont à l’instant la proie des flammes. Les combattans se jettent pêle-mêle à la mer. L’incendie a mis fin au combat. Les débris de la flotte vaincue s’éloignent ; le vainqueur recueille, confondus, amis et ennemis qui surnagent. La victoire lui a coûté cher : il a perdu six de ses vaisseaux, il ne ramène que six vaisseaux capturés à Dieppe.

Pitoyable artillerie, tir plus défectueux encore, navires peu manœuvrans et faiblement armés, tout cela n’empêchait pas les combats d’être alors plus sanglans et plus décisifs qu’aujourd’hui. On se rappelle cet amiral français que les matelots du premier empire avaient surnommé va-de-bon-cœur. J’ai cité son nom en plus d’un endroit. Il s’appelait Cosmao Dumanoir. Cet amiral était comme Nelson, comme Cochrane, de l’école des corsaires dieppois, de celle aussi de leurs adversaires, de l’école de ces marins flamands d’où venaient, en 1568, de sortir les gueux de mer. Au XVIe siècle, les marins y allaient de franc jeu ; ils ne songeaient pas surtout à ménager leur matériel. Le matériel, à cette époque, c’était si peu de chose ! Quand on verra plus tard entrer en scène le Royal-Sovereign, la Couronne, les Sept-Provinces, on continuera pendant quelque temps encore, par un reste d’habitude, de combattre à outrance. Puis, peu à peu, on y mettra plus de science, plus de tactique, plus de façon ; on finira par aboutir aux combats du règne de Louis XVI, combats glorieux sans doute, mais jamais décisifs.