Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/677

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tout ce qui le frappe, les formes, les couleurs, la lumière. Sa touche est un peu grêle, son exécution très finie, ses tonalités un peu froides. Mais bientôt sa facture a gagné en largeur ; les effets comme les compositions ont pris plus d’ampleur, les colorations sont devenues plus pleines et plus savoureuses. Il a renoncé à tout rendre ; il choisit dans la réalité, sur un visage comme dans un sujet, les traits qui lui paraissent les plus caractéristiques, les plus expressifs. Il cherche ce qui est le plus simple, le plus humain. Cette gradation, est-il besoin de le dire, ne va pas sans quelques retours en arrière, sans quelques hésitations, car il est très sincère et malgré son savoir, il conserve jusqu’à la fin cette naïveté adorable qui double le prix de son talent. Mais il a trouvé et il perfectionne sans cesse ce merveilleux élément du clair-obscur qui, entre ses mains, acquiert une souplesse et une puissance extraordinaires. Grâce à lui, il peut voiler les détails insignifians, ou ne leur accorder que le degré d’intérêt qu’ils comportent, pour insister sur ce qui est essentiel et mettre en lumière ce qu’il estime le plus touchant, ce qui doit dominer.

C’est ainsi que les documens et les œuvres se réunissent pour nous faire de plus en plus pénétrer cette vie si particulière et ce talent si original ; ce cœur bon, aimant et généreux, cette âme à la fois complexe et transparente, cette nature pleine de contradictions, passionnée et faible aux entraînemens. Dans ces légèretés et même dans ces défaillances morales qui parfois confinent à une malhonnêteté inconsciente, on sent l’absence complète de volonté pour tout ce qui n’est pas son travail et son art. Mais pour cet art, au contraire, pour lui réserver tout son temps, pour s’y consacrer tout entier, il est intraitable, et bien qu’accablé d’épreuves de toute sorte, il ne faiblira jamais sur ce point. De tous ces traits épars peu à peu sa figure se dégage et nous apparaît, mystérieuse et confuse encore, mais déjà assez nette pour être perçue. A la fois précise et flottante, comme l’art de Rembrandt lui-même, cette figure semble s’animer sous nos yeux et, en dépit de ses faiblesses, le maître se montre à nous avec des séductions si puissantes qu’il faut se défendre contre elles pour conserver, avec la faculté de le comprendre, le pouvoir de le juger.


EMILE MICHEL.