Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/682

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Sa douceur avait conquis le cœur orageux et violent de don Carlos. Plus il sentait croître sa haine pour son père, plus il avait d’attachement pour sa belle-mère. Ayant, comme Philippe II, la fureur de paperasser, il avait rédigé avec un commentaire à l’appui la liste de ses haines et celle de ses amitiés ; en tête de la première figurait le nom du roi son père, en tête de la seconde, celui de la reine, dont il disait qu’elle avait toujours été charmante pour lui, amorevoglissima. « Quant au prince, écrivait Fourquevaulx, bien qu’il réprouve et méprise communément toutes les actions du roi son père, il fait néanmoins semblant de trouver bon tout ce que la reine votre fille fait et dit, et n’y a personne qui dispose de lui comme elle, et c’est sans artifice ni feinte, car il ne sait feindre ni dissimuler. »

Mais l’affection qu’il lui portait ne ressemblait guère à de l’amour. Après avoir aspiré quelque temps à la main de Marie Stuart, il s’était mis en tête d’épouser sa cousine Anna, dont il avait vu le portrait et dont il se disait éperdument amoureux. Il s’en expliqua plus d’une fois avec la reine. Depuis qu’un jour à Alcala, dans son empressement à courir à un rendez-vous avec la fille d’un concierge, il avait fait une chute dangereuse dans un escalier, il s’était promis de ne plus avoir de rapports avec aucune autre femme que sa cousine. En était-il vraiment amoureux, comme affectait de le croire l’ambassadeur impérial ? Ce n’est guère probable ; mais il désirait ardemment se marier. Il pensait qu’une fois établi, on le prendrait plus au sérieux, qu’on augmenterait sa dotation, qu’on lui laisserait plus d’indépendance. Il pensait aussi que lorsqu’on a le malheur de vivre sous la coupe d’un père très autoritaire et très gênant, il est bon d’avoir pour beau-père un empereur, qu’on peut dans l’occasion s’en faire un allié utile.

L’histoire documentaire a fait justice du don Carlos amoureux ; le don Carlos hérétique, libéral, ennemi juré de l’inquisition, n’a pas trouvé non plus grâce devant elle. Fourquevaulx disait avoir appris d’un seigneur plus instruit « des affaires dudit prince que ceux qui en devisent, » qu’il haïssait mortellement les protestans. Il avait quatorze ans à peine lorsque, au mois de mai 1559, à Valladolid, il avait assisté à un autodafé, comme le représentant de son père qui était alors en Belgique. Après le sermon, il jura sur l’autel de protéger toute sa vie le saint-office et de lui dénoncer les hérétiques. Quelques mois plus tard, il assistait à un second autodafé en compagnie du roi, et on ne voit pas qu’il en ait gardé aucun fâcheux souvenir. Qui pourrait douter de sa dévotion ? Il avait écrit son testament en 1564. Il y parle du fameux accident de l’escalier d’Alcala ; il s’était fait dans sa chute une plaie à la tête qu’on crut mortelle, et le roi avait déjà donné des ordres pour son enterrement. On pensa communément qu’il avait été sauvé par l’illustre médecin Vésale. Ce