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Comédie-Française : la Mégère apprivoisée (Taming of the Shrew), comédie en quatre actes, d’après Shakspeare, par M. Paul Delair. — Reprise d’Œdipe-Roi.


La Mégère apprivoisée nous apprend : d’abord, qu’un mari peut toujours venir à bout de la pire des femmes ; ensuite, que la plus aimable des jeunes filles, à peine mariée, va peut-être se changer en pécore. De ces deux leçons, l’une fait grand plaisir ; l’autre un peu de peine.

Il était une fois à Padoue, aux beaux siècles de l’Italie, un bon vieillard nommé Batista. Il avait deux filles, très différentes d’humeur : Bianca, douce autant que jolie, et la belle Catarina, plus méchante encore que belle, querelleuse, emportée, grande bâilleuse d’injures et même de soufflets. Craignant le tête-à-tête avec elle, le père a juré de ne marier la colombe qu’une fois défait de la pie-grièche. Auprès de Bianca s’est déjà glissé, déguisé en maître de luth, le gentil Cambio. Mais qui voudra jamais de la mégère ? — Un hardi seigneur de Vérone, Petruccio. Insolences, bourrades, rien ne le rebute. N’a-t-il pas entendu mugir la tempête sur mer et dans les combats le canon ? Qu’est-ce que le courroux d’une femme ? l’éclat d’une châtaigne sous la cendre. « Cateau, lui dit-il d’emblée, je t’ai vue ; tu m’as plu ; je te veux, je t’aurai. Je suis né tout exprès pour te mater. » Et il la matera. Elle crie, il rugit ; elle brise, il extermine ; elle invective, il lui clôt la bouche d’une riposte ou d’un baiser. Le dimanche fixé pour la noce, il vient, le fiancé, mais en retard d’une demi-journée, et dans un accoutrement de carnaval, suivi de son valet fait comme lui ! C’est en tel équipage qu’il conduit son Euménide à l’autel. Et là, quelle cérémonie ! Il sacre, il tempête, gourme le sacristain, renverse le prêtre et le piétine, demande alors du vin pour se rafraîchir, et prenant la belle par le cou, lui plante sur les lèvres un tel baiser que tous les échos de l’église en claquent. Vous n’êtes pas au bout, ma mie. Le cortège à peine revenu au logis, deux chevaux sont prêts : l’un pour le valet, l’autre pour le maître et sa dame. Et la voilà, vêtue encore de sa robe de noce, galopant en croupe, la nuit, par