Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/771

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matérialisme contemporain, une question de gros sous, ou, comme on dit au cabaret du coin, une question de beefsteak, une question d’estomac, c’est tout autant, et plus peut-être, une question spirituelle, une question d’âme. La réforme sociale ne peut s’accomplir que par la réforme morale. En ce sens, Tolstoï et les mystiques disent vrai ; pour relever la vie du peuple, il faut d’abord relever son âme. C’est par le dedans, plutôt que par le dehors, que doivent commencer les réformateurs. Pour réformer la société, il faut réformer l’homme, — réformer le pauvre et réformer le riche, réformer l’ouvrier et réformer le patron, leur rendre, à l’un et à l’autre, ce qui leur manque presque également, l’esprit chrétien. Sans cela, toutes les mesures législatives, tous les progrès matériels risquent fort de demeurer stériles, car les appétits croîtront avec les moyens de se satisfaire, et les convoitises n’en deviendront que plus exigeantes et plus impérieuses. Bien plus, sans la réforme intérieure, sans le relèvement moral de l’ouvrier, l’accroissement des salaires et la diminution des heures de travail, ces deux desiderata de tout ce qui vit du labeur de ses mains, menacent de tourner, simplement, au profit du cabaret et du comptoir de zinc, au profit des apéritifs et du petit verre, au détriment de la santé de l’ouvrier, au détriment de sa femme et de ses enfans. Si l’Église souhaite l’augmentation des salaires et la diminution des heures de travail, c’est, nous dit Léon XIII, pour que l’âme et le corps de l’ouvrier puissent se développer librement, c’est pour qu’il y ait plus de dignité et de décence à son foyer, pour que, en un mot, l’ouvrier puisse être un homme, et l’ouvrière une femme. Or, que voyons-nous dans nos ateliers ? Ne pourrions-nous pas citer des métiers dans lesquels les hauts salaires et la courte durée des journées deviennent fréquemment la perte des ménages ? Tous ceux qui connaissent l’ouvrier le sentent ; le grand obstacle à ses progrès, ce qui ruine sa santé et flétrit sa famille, ce sont ses vices. Les maîtres qui exploitent sa jeunesse et usent son âge mûr, ce sont les sept péchés capitaux. Le joug dont il a besoin d’être affranchi, c’est bien moins celui de l’usure que celui de la débauche, elle aussi « omnivore, » et, pour l’en délivrer, la loi ne suffit point. « La force légale, disait excellemment le juif Isaac Pereire, ne saurait suppléer la force morale. La loi punit le mal, elle ne crée pas le bien. La loi, la science, l’industrie, sont impuissantes ; il faut que la religion dénoue le drame social, qui, sans elle, ne se dénouera que par la force. »

Ne laissons pas notre orgueil d’hommes modernes se bercer d’illusion. Cela est aussi vrai de nos vieilles sociétés, et de l’humanité, soi-disant adulte, que des peuples enfans. Une société ne