Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/892

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Dans ces vers de gentilhomme soldat et laboureur, passe un souffle de l’air calme d’une contrée propre au repos, à la rêverie et à l’étude avant ou après l’action.

Frédéric avait besoin de cette tranquillité pour prendre enfin possession de lui-même et se recueillir. Il allait donc avoir son chez soi, « humer l’air de la liberté à grands traits, et mettre à profit les jours que la Parque nous file. » Il allait panser ses blessures, retrouver peut-être ce tempérament qui le portait à la joie, et qui n’était plus « qu’un membre démis qui voudrait en vain faire ses fonctions ordinaires. » Il avait repris son épée, et les soldats qui avaient ordre à Cüstrin de ne point le saluer, lui l’officier dégradé, lui rendaient à présent les honneurs : « Ici, disait-il, je me sens plus honoré qu’ailleurs, » et il lui plaisait d’être honoré. Il était fier de porter sa tenue de colonel. Il avait obtenu du roi pour lui et ses officiers la permission de porter, au lieu de broderies d’or, des broderies d’argent, qu’il trouvait plus distinguées. Quand le nouvel uniforme fut prêt, il réunit ses officiers autour d’un grand feu allumé sur la place, et tous jetèrent le vieil habit dans la flamme et revêtirent le nouveau, sous les yeux des Ruppinois étonnés qu’on pût être un si grand seigneur et si gai.

Il fit ce qu’il put pour embellir aussi sa résidence. Comme il était assez mal logé dans deux maisons qu’on avait accommodées à son usage, il voulut au moins avoir un parc. La ville démolissait ses remparts ; il en sauva une partie et fit dessiner des allées au pied du talus planté de grands arbres. Ce jardin de Frédéric a été conservé jusqu’aujourd’hui ; j’y ai vu, noircis et verdis, effrités et boursouflés, des satyres porte-corbeilles qui rient et tirent la langue ; des capitans-pachas et des matamores ; des génies qui battent le tambour et soufflent dans des pipeaux. Sur un monticule, six colonnes portent un petit temple. Au plafond est peinte une Vénus qui voyage sur l’onde, en coquille traînée par des dauphins ; des têtes antiques, des joueurs de conque et de trompe, des glaces encadrées d’or et des tentures de soie bleue et rose complétaient la décoration. Tout cela est aujourd’hui fort mélancolique, comme l’aspect des choses qui ont été gaies en leur temps. Et c’était cette gaîté qu’avait cherchée Frédéric. Il fuyait les sombres souvenirs de la maison paternelle et voulait un décor qui lui fît oublier le château de Wusterhausen, gardé par des ours et par des aigles, et dont le luxe principal était un chenil. Il se plaisait au milieu de ces images empruntées à la comédie italienne, à la mythologie et à l’histoire de l’antiquité. Il appelait son jardin Amalthée, du nom de la nourrice d’Hercule, déjà porté