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REVUE MUSICALE

Théâtre de l’Opéra : Thamara, opéra en 4 tableaux, poème de M. Louis Gallet, musique de M. Bourgault-Ducoudray.

Au Conservatoire, un jeudi, à cinq heures de l’après-midi, dans la modeste salle des examens et des concours à huis-clos ; un seul rang de loges ; des banquettes au parterre ; sur la scène, une petite table et un grand piano ; dans les loges, les auditeurs du dehors : des mélomanes, des demoiselles avec leurs mères ; sur les banquettes, les enfans de la maison : d’autres demoiselles avec d’autres mères ; des jeunes gens au visage imberbe ou rasé. Devant la table et devant le piano tour à tour, tantôt assis, tantôt debout, parle, joue, chante, gesticule un homme maigre, au visage ascétique, aux yeux clairs, aux cheveux insoumis. En des leçons qui parfois tournent au concert, il raconte l’histoire entière de la musique depuis l’antiquité, depuis Pindare, depuis Orphée, presque depuis les muses, jusqu’à Wagner, des fêtes d’Olympie à celles de Bayreuth. Cet orateur original, spirituel, comique avec sérieux, savant comme un moine, ardent comme un apôtre, c’est M. Bourgault-Ducoudray, lauréat du prix de Rome il y a quelque trente ans et l’un des meilleurs musiciens que je connaisse.

M. Bourgault-Ducoudray a peu produit. C’est la première fois, je crois, que son nom paraît sur une affiche ; en vedette du moins, car il y a figuré naguère, au-dessous d’autres noms illustres, quand l’auteur de Thamara se fit l’impresario enthousiaste et désintéressé des Haendel et des Bach. Modeste lui-même, M. Bourgault est fier des autres, des grands. Il s’est consacré, que dis-je, sacrifié à eux ; il a préféré leur génie à son talent, et pour leur gloire, abdiqué ses propres chances de renommée. Digne de créer lui aussi, il s’est contenté de comprendre et d’aimer. Il s’est fait l’interprète non-seulement de la pensée personnelle