Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 109.djvu/609

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L’autre objet de son culte, c’est l’énergie : « J’aime la force » est un de ses mots favoris. Mais il faut bien s’entendre sur ce que Stendhal appelle l’énergie. C’est le contraire de l’énergie. C’est la violence ; c’est la détente brusque, l’explosion soudaine, aveugle, sans dessein et sans suite, d’une passion qui ne sait ni se réprimer, ni se diriger. C’est un moment de folie tragique. Les anciens appelaient cela impotentia sui, et croyaient que c’était faiblesse. C’est le genre d’énergie qu’adore Stendhal. « L’énergie du moyen âge, » les crimes furieux du XIVe siècle, la soif délirante de vengeance tout à coup s’étanchant avec ivresse, le sang qui monte au cerveau et qui force à tuer avec un accès sauvage de joie folle, voilà l’énergie dont Stendhal cite cent exemples avec complaisance, et en s’écriant : « Il n’y a plus d’énergie en Europe depuis le XVe siècle. » A cet égard, le XVIe lui semble déjà une décadence, le temps de Napoléon une pâle et courte renaissance. Ses énergiques sont tout simplement des impulsifs. Il est rare qu’on fasse de plus singuliers contresens. Il fait celui-là sans cesse. Ce n’est autre chose que sa façon de comprendre. Il dit couramment, sans se garder contre l’objection, sans s’en douter : « Le peuple, de nos jours, a un reste d’énergie. Il en a plus que les hautes classes. Voyez les suicides. » Stendhal a plusieurs héros : Napoléon, Lauzun, Bassompierre ; il en a un qu’il chérit plus tendrement que tous, c’est Lafargue. Avez-vous lu Baruch ? Connaissez-vous Lafargue ? Je vais vous le présenter. M. Lafargue, ouvrier ébéniste, grand lecteur de romans et s’exprimant dans la langue de la Nouvelle Héloïse quand il écrit à M. son frère, s’éprit en 1828, à Bagnères, d’une jeune fille de condition humble et de mœurs faciles, devint son amant, fut trompé par elle, et la tua d’un coup de pistolet. Il fut condamné par le jury des Hautes-Pyrénées (dans ce temps-là on n’acquittait pas) à cinq ans d’emprisonnement et dix années de surveillance, et remercia le jury et la population en ces termes : « Braves et estimables habitans de cette ville, le tendre intérêt que vous m’avez témoigné m’est connu. Vous vivrez dans mon cœur. » On lui répondit par des applaudissemens et la foule se précipita sur ses pas. — Stendhal s’y précipite aussi. Lafargue vit dans son cœur. Il l’obsède, le charme et le rafraîchit. Il le console du spectacle de ce monde si plat. Trois ou quatre fois dans un seul volume (les Promenades dans Rome, II), Stendhal nous parle de Lafargue mystérieusement et d’un ton pénétré, comme le prêtre parle de son Dieu : « L’an passé, les tribunaux nous ont appris plusieurs assassinats commis par amour ; les accusés appartenaient tous à cette classe ouvrière, qui, grâce à sa pauvreté, n’a pas le temps de songer à l’opinion du voisin et aux convenances. M. Lafargue, auquel