Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 109.djvu/622

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gaîté, ni n’établit aucun aimable abandon dans un pays. La démocratie n’a rien de folâtre. Les deux chambres et la liberté de la presse sont ce qu’on a trouvé de mieux pour empêcher le rétablissement de l’autorité de l’Église ; mais elles n’établissent nullement la liberté des mœurs et la joyeuseté des relations. Alors à quoi bon ? a dû se dire souvent Stendhal. En pareille affaire, c’est Voltaire, un peu plus clairvoyant que Stendhal, qui avait raison. Lui ne souhaitait pas la liberté politique, comme préface au relâchement des mœurs ; il souhaitait très nettement un despotisme irréligieux et élégamment immoral. Voilà, au moins, qui est bien vu. Et c’est bien à cela qu’on revient Stendhal lui-même quand la tristesse de la France moderne l’émeut et le désespère plus qu’à l’ordinaire : « Au lieu de gaîté et de soif de s’amuser, vous trouverez en France de l’envie, de la raison, de la bienfaisance (tristes choses), de l’économie, beaucoup d’amour pour la lecture. En 1829, les petites villes les plus gaies et les plus heureuses sont celles d’Allemagne qui ont une petite cour et un petit despote jeune. » C’est ici qu’il s’est trahi et qu’il nous a livré le secret de son amour pour les petites villes d’Italie. Mais, à l’ordinaire, partagé entre ses deux penchans de libéral de 1830 et de libertin d’ancien régime, et désolé de ne pouvoir concilier, aux temps modernes, la liberté et le libertinage, il est demeuré embarrassé et ambigu. La sociologie de Stendhal manque de sûreté ; elle manque aussi de conclusions ; et je crois que nous ferons aussi bien de la laisser.


V

Les idées littéraires de Stendhal sont à peu près aussi confuses que ses idées politiques. Ce qui frappe d’abord, et dans le sens précis et violent du mot, celui qui s’en enquiert, c’est leur étrangeté. Soit goût du paradoxe, soit humeur et bizarrerie d’esprit, Stendhal vous assène des opinions littéraires si merveilleusement inattendues qu’on a quelque peine, parfois, à supporter le coup sans chanceler, quelque habitué qu’on puisse être aux choses les plus imprévues en ces matières. Il vous dira, par exemple, que Molière est le peintre d’une société disparue, ce qui peut se soutenir à la rigueur ; mais la raison en est singulière. La raison en est que « Alceste, n’osant dire à Oronte que son sonnet est mauvais, présente précisément au public le portrait détaillé d’une chose qu’il n’a jamais vue, et ne verra jamais. » Voilà qui étonne. Il comparera Molière à Aristophane et fera remarquer le rire de Molière, « ce rire amer et imbibé de satire, » pour montrer combien le rire d’Aristophane est sans amertume et dénué de toute satire :