Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/426

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Jouffroy n’a pas traité cette question. Il n’a pas cru nécessaire d’entrer dans le détail du mode d’observation dont il s’agit. Il est certain que si un homme observe en lui-même la passion non au moment où elle a lieu, mais plus tard par le souvenir, et en se rappelant les différens momens de cette passion, il est évident, dis-je, que c’est bien là de l’observation intérieure, telle que l’entendait Jouffroy : et l’omission d’une telle distinction n’a rien qui compromette la doctrine fondamentale de l’existence des faits subjectifs et de la possibilité de les connaître par l’observation interne.

Cette réponse a été faite à Auguste Comte par un philosophe non suspect, lié d’amitié avec lui, et qui passe pour être plus ou moins de son école, M. John Stuart-Mill. Il lui répond même sur ce point d’une manière assez dure : « Il n’est pas bien nécessaire, dit-il, de faire une réfutation en règle d’un sophisme dans laquelle la seule chose surprenante serait qu’il imposât à quelqu’un. Premièrement, on pourrait renvoyer M. Comte à l’expérience et aux écrits de MM. Cardaillac et Hamilton, pour prouver que l’esprit peut avoir conscience de plusieurs choses à la fois, et même le pouvoir d’y faire attention. En second lieu, il aurait pu venir à l’esprit de M. Comte qu’il est possible d’étudier un fait par l’intermédiaire de la mémoire, sinon dans le moment où nous le pensons, du moins un moment après, et c’est le mode d’après lequel s’acquiert le meilleur de notre science sur les actes intellectuels. »

Cette même pensée, à savoir que la psychologie se fait non par la conscience immédiate, mais par la mémoire, était venue à l’esprit, avant M. Stuart-Mill, d’un philosophe contemporain de Jouffroy, l’auteur célèbre de la Réfutation de l’éclectisme, Pierre Leroux ; mais il en avait tiré une objection contre Jouffroy : « Il ne s’agit pas, disait-il, d’une observation directe de l’âme par elle-même, mais d’une observation à distance faite non pas sur l’âme elle-même, mais sur les opérations de l’âme, ce qui est bien différent. » Mais je ne sais si c’est là véritablement une objection contre Jouffroy. On peut faire remarquer avec justesse que celui-ci ne s’est pas exprimé avec assez de précision, qu’il n’a pas prévu l’objection qui lui serait faite sur la difficulté pour l’âme de s’observer au moment même, et il aurait dû dire qu’il s’agit plutôt d’une observation indirecte et à distance, comme s’exprimait Pierre Leroux ; mais il n’y a rien dans les principes posés par Jouffroy qui s’oppose à cette manière d’entendre les choses : c’était une précision de plus apportée à son analyse, mais non une réfutation. Quant à la distinction invoquée par Pierre Leroux entre l’âme elle-même et ses opérations, elle ne pouvait porter en aucune façon contre