Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/677

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à la parade, adultes et hommes faits attendent que l’acheteur les embauche. L’acheteur ? Oui, celui qui a besoin d’un certain nombre de bras, l’entrepreneur sans scrupules de quelque besogne pressée. Avec le possesseur de ces créatures, nous voulons dire le spéculateur prévoyant qui les a hébergées au débarquement pour céder ensuite à gros intérêts le droit qu’il s’est arrogé sur eux, il débat le prix de la marchandise vivante. Bientôt des banknotes passent d’un portefeuille dans un autre, après quoi l’acquéreur emmène son monde. Eux, les esclaves, se sont prêtés à tout, déjà dociles et abrutis. Ils ont signé un engagement de longue durée, en retour de la rémunération promise, deux ou trois schellings par semaine. Ils travaillent donc pour rien, ou à peu près.

Ils sont haïs. On les craint et on les maudit parce qu’à cause d’eux le travail se déplace, l’ouvrier anglais fléchit sous la concurrence. Ses salaires tombent à un taux qu’il ne peut accepter avec les besoins de tout genre qui sont au fond de sa nature et de sa constitution physique. Réellement, il est impossible qu’il vive. Trois professions où il régnait en maître chez lui, — la couture, la confection des chaussures, la fabrication des cigares, — passent dans des mains étrangères, qui s’y cramponnent désespérément. S’unir, se syndiquer, lutter contre les envahisseurs, autant d’efforts frappés d’avance de stérilité. Qu’on se querelle avec le patron, qu’on s’efforce d’organiser la grève, et l’arme impuissante, jadis si sûre, s’échappe des bras qui la manient. La bande des étrangers faméliques entreprendra l’ouvrage délaissé, non-seulement au prix que le gréviste dédaigne, mais à des conditions sensiblement inférieures. Ainsi, c’est inutilement que ces vaincus tenteront, — non d’améliorer, ils n’y songent plus, — mais de sauver leur situation. Les positions qu’ils avaient conquises, ils les perdent, le terrain se dérobe, c’est à leur tour de devenir des indigens, qui sait ? d’aller chercher fortune dans les pays d’où leurs compétiteurs ont fondu sur eux. Oh ! la destinée singulière ! des hordes d’inconnus mettent le pied sur le sol anglais, lequel s’appauvrit de ses enfans à mesure qu’augmente l’immigration détestée. Un jour de l’année dernière, aux docks de Tilbury, des législateurs, des philanthropes, partisans endurcis de la liberté et du droit d’asile, ont été témoins d’un spectacle qui les a profondément remués. Des centaines d’émigrans anglais, dans tout l’éclat de l’adolescence et de la force, attendaient, mélancoliques, l’heure du départ pour l’Australie. Le vapeur lâchait ses amarres, et sur le quai, les mains jointes et comme accablées, des mères, des sœurs, des épouses répandaient d’abondantes larmes. A côté d’elles et au même moment, un navire jetait à terre, — quel contraste ! — un