Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/851

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« sculpter des noyaux de cerises. » Or que faites-vous d’autre, vous, femmes, de grâce ? Quelques vers aimables, quelques pensées mignardes gracieusement enchâssées dans des rimes soignées, que pouvez-vous nous donner de plus ? — « Les femmes, a dit Schopenhauer, — d’accord, une fois par hasard, avec Romney Leigh, — sont et resteront dans leur ensemble les Philistins les plus accomplis et les plus incurables. » — Certes, il nous faut de l’art encore : mais ce n’est pas, Aurora, celui que vous croyez. Ce qu’il nous faut, c’est le poème de la souffrance humaine : — « Il nous faut maintenant le meilleur dans l’art, ou point d’art. » — Entendez-vous ce cri qui s’élève de tous les points du monde, cette grande clameur vers la justice et vers le droit ? C’est ce cri de détresse qu’il faut rendre. Sujet austère, je le veux bien ; mais c’est le seul digne d’un grand poète. Donnez-nous un poème « aussi réel que notre douleur, ou laissez-nous à cette douleur qui nous rend divins nous-mêmes par l’espérance et la patience. » — Mais ce poème, l’écrirez-vous ? une femme l’écrira-t-elle jamais ? J’en ai peur : il y faut un courage, une vigueur, une sombre énergie qui veulent, comme l’action elle-même, le génie d’un homme.

Ainsi, ou à peu près, parle Romney Leigh, et Aurora l’écoute sans trop le croire.

Mais elle est perplexe cependant. Voici sa vingtième année. Que fera-t-elle donc de sa vie et de ces dons si rares qu’elle a reçus du ciel ? Que fera Romney lui-même de sa vie à lui ? Elle le lui demande. Il répond, comme nous nous y attendons et comme plus d’un parmi nous serait tenté de répondre, par ces temps de socialisme endémique : — « Mon âme est assombrie, — à force de contempler cette somme des maux humains… — Puis-je faire autre chose… que d’y consacrer mes années, ma force, ma pensée, — et d’être parmi les sauveteurs, si toutefois il y a un salut, — dans cette détresse sociale ? Le sang de l’humanité, — qui bat dans mes veines, est assez fort pour me soutenir dans le devoir. » — Voilà bien les accens de « la voix mâle » s’opposant à ceux de « la voix féminine. » C’est un noble caractère que Romney, et très moderne, lui aussi : énergique, concentré, poussant le devoir jusqu’à l’ascétisme, capable des plus grands dévoûmens comme des plus durs sacrifices. D’un mot, Romney, c’est l’action.

Agissons, c’est sa philosophie, même au risque de nous tromper : agissons pour ne pas mourir, puisque aussi bien la douleur des autres nous tue. Et comme Aurora lui demande : — « Où allons-nous donc, que je le sache, moi aussi ? » — Il lui dit :


Toute la création, depuis l’heure de notre naissance, — nous trouble de questions. Pas une pierre — qui ne crie derrière nous, à chaque pas