Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/957

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on a entrepris de résoudre cet étrange problème de faire du gouvernement avec toutes les idées de subversion et d’anarchie, en d’autres termes, de faire de l’ordre avec du désordre. Les ministères, même les ministères qui auraient pu passer pour modérés, n’ont vécu, sous prétexte de concentration républicaine, qu’en subissant la loi des radicaux, en s’effaçant timidement devant une interpellation bruyante, en payant rançon pour durer quelques semaines, quelques mois de plus, ils ont sûrement plus d’une fois vu le mal et n’auraient pas été fâchés de l’éviter : ils n’ont jamais osé résister franchement aux pressions de parti qui les assiégeaient. Ils auraient trop craint de paraître accepter ou rechercher l’alliance des conservateurs et, plutôt que d’être suspects, ils se rejetaient vers les radicaux, en leur livrant un jour la paix religieuse, un autre jour les finances, le plus souvent les prérogatives et les ressorts du pouvoir.

Le résultat inévitable, c’est cet affaiblissement croissant de l’idée de gouvernement et de légalité ; c’est cette situation où un ministère suffit encore sans doute à maintenir l’ordre matériel, mais où il ne peut sauvegarder les plus simples apparences d’ordre moral ; c’est cet état indéfinissable où se succèdent les incidens les plus singuliers, signes trop visibles d’une anarchie chronique.

Tantôt c’est un maire de Marseille qui se trouve, par hasard, avoir à présider une cérémonie publique, la distribution des prix du lycée, et qui, en pleine assemblée officielle, profite de la circonstance pour prononcer tout simplement, au bruit des fanfares militaires, un discours du plus pur, ou, si l’on veut, du plus banal socialisme. Cet étrange maire a bien choisi son heure. Il s’est cru sans doute dans un club, ou dans une réunion anarchiste, ou dans son conseil municipal, et sans plus de façon, devant des autorités peut-être un peu étonnées, devant des familles rassemblées dans une fête commune, il a débité sa harangue ! Oui, vraiment, dans le jour des récompenses et des gaîtés scolaires, au moment où toute cette jeunesse était impatiente d’aller chercher la liberté des vacances et de prendre son vol sans penser à mal, l’édile provençal a tenu à placer son morceau de propagande socialiste et révolutionnaire. Il a expliqué à ces braves enfans ébahis que la société est mal faite, qu’il y a des pauvres et des riches, que les uns vivent dans le faste, les autres dans la misère ; que les bourgeois comme lui boivent la sueur du peuple, que le moment est venu de régénérer l’humanité. M. le maire de Marseille a bien voulu, il est vrai, assurer qu’il répudie la violence, et, pour mieux le prouver sans doute, il s’est hâté d’ajouter : « Brisons nous-mêmes de nos propres mains cette société dont nous aurions à rougir. » Que dirait-il de plus s’il ne répudiait pas la violence ? Voilà donc un maire prêchant la guerre sociale devant des enfans des écoles, et, ce qui est plus étrange encore, c’est que ce maire puisse tenir ce langage comme