Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/215

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les exécutera jamais ; si vives que soient ses passions, les habitudes de son esprit et son respect pour le code social leur opposent une résistance presque insurmontable.

Mais du moment qu’en se mêlant aux orages d’une foule, il a cessé d’être lui-même, il se sent affranchi des lois qui l’ont gouverné jusqu’ici. Il est devenu un être collectif, et les êtres collectifs, ne sachant pas où ils commencent, où ils finissent, ne savent pas non plus où finissent leurs droits et où commencent leurs devoirs. Qu’il s’appelle Pierre ou Jacques, il n’est plus un individu, mais le représentant d’une multitude qui l’enfièvre de sa passion et le prend à son service. Peu importe qu’il n’y ait autour de lui que 500 hommes ; il croit en voir 10,000, et ces 10,000 hommes qui crient et gesticulent sont à ses yeux tout l’univers. Cette société qui lui inspire tant de respect, il ne l’a plus en face de lui, elle est derrière lui, et c’est elle qui le pousse. Si les tribuns qui haranguent la multitude savent leur métier, ils lui persuaderont aisément que ses volontés sont des volontés publiques, et s’ils sont ingénieux, ils trouveront ces formules qui ennoblissent et sanctifient toutes les causes. Désormais notre honnête homme ne se reconnaît plus. La colère qui gronde dans son cœur n’est pas la colère d’un homme, c’est la fureur d’un peuple. A quelque extrémité qu’il se porte, sa conscience l’absout ; il ne venge pas ses griefs particuliers, il accomplit une mission sociale ; il n’est pas un criminel, il est un justicier. Ne peut-il pas dire comme les souverains absolus : « La justice, c’est moi ? »

La contagion des foules pervertit notre sens moral, en exaltant notre moi outre mesure, en nous transformant en des personnages fictifs, idola theatri, qui se grisent d’eux-mêmes et de leur rôle. L’ivresse, qui est un empoisonnement par l’alcool, trouble l’idée que l’individu se fait de lui-même et de ses rapports avec les autres hommes, et comme l’a remarqué un criminaliste italien, « elle supprime ou diminue la force morale d’inhibition qui nous est transmise en héritage ou se développe en nous par l’éducation, et qui nous empêche de seconder celles de nos tendances qui pourraient aboutir à des actes criminels ou contraires aux convenances. » Comme l’alcool, la contagion des foules passionnées est un poison, et ce poison produit à la fois un affaiblissement et une exaltation morbide de la personnalité humaine ; on se croit tout permis, et on devient incapable de se résister à soi-même. En commettant son crime, notre honnête homme a cru remplir un devoir ; son réveil sera terrible : comme l’ivrogne qui a cuvé son vin, il cherchera à se souvenir et il ne réussira pas à comprendre. Son action lui fera peur, il lui semble que c’est un autre qui l’a faite, et vraiment c’était un autre, et pourtant cet autre était lui. M. Taine a raconté qu’en 1793 un commissionnaire du coin, très honnête homme, tua de sa main cinq prêtres, et qu’il en mourut au bout d’un mois,