Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/231

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convertisseuse tragique, qui veut contraindre les gens à croire, est une exception en France, et ce qui est encore plus rare, c’est le mari sceptique cherchant à propager ses doutes, dont il se fait une religion. Aucun peuple, en matière de croyances, ne s’accommode aussi bien que nous des cotes mal taillées et des traités boiteux. Il ne faut pas s’en plaindre ; la logique est une belle chose, mais les inconséquences qui garantissent la paix ont leur prix.

Malgré ses réserves, miss Betham nous veut beaucoup de bien parce que nous avons donné dans ces derniers temps des preuves de puissante vitalité, et montré comment un peuple qui a essuyé de grands désastres doit s’y prendre pour rétablir sa fortune et se remettre en honneur parmi les nations. Elle n’hésite pas à déclarer que dans ces vingt dernières années il s’est opéré chez nous des progrès immenses. Quelques-unes de nos villes qu’elle avait traversées jadis lui ont semblé méconnaissables. Feu lord Lytton lui écrivait en 1890 qu’il venait de visiter pour la première fois Rouen, que c’était une des villes les plus pittoresques et les plus intéressantes qu’il eût jamais vues, « que sa population très prospère s’occupait aujourd’hui à faire des cotonnades avec autant de succès que ses ancêtres fabriquaient des cathédrales. » — « Qu’aurait dit lord Lytton, s’écrie-t-elle, si comme moi il avait visité Rouen il y a vingt-cinq ans ! » C’est surtout dans les campagnes qu’elle a trouvé de prodigieux changemens et que des lieux déjà vus lui ont paru tout nouveaux. Que de friches défrichées ! que de landes converties en champs et en vignobles ! Les sables d’Aigues-Mortes, subitement couverts de ceps et de pampres, lui ont fait l’effet d’un rêve. En parcourant les provinces les plus arriérées, telles que la Bretagne, la Vendée, la Savoie, certaines parties de la France centrale, elle a cru voir Cendrillon à qui l’envie était venue d’aller au bal et qui s’était fait habiller par sa marraine. « En vingt ans, lui disait un propriétaire savoyard, nous avons vécu un siècle. » Elle estime que nos malheurs nous ont profité et que, depuis 1871, nous n’avons pas perdu notre temps.

Si favorable qu’elle soit au régime actuel de la France, et quoiqu’elle sache à la République un gré infini d’avoir multiplié les écoles et de s’être occupée avec tant de sollicitude de l’enseignement primaire, elle ne lui attribue pas le don des miracles. « Ces progrès gigantesques, dit-elle, s’expliquent par des causes normales, telles que l’adoption de méthodes améliorées pour la culture des champs et l’élève du bétail et que les facilités de communication toujours croissantes. » Elle signale aussi un fait économique particulier à la France, à savoir « la localisation de nombreuses industries, stimulant l’esprit d’entreprise et la circulation du capital. » Dans beaucoup d’endroits, le travail de la ferme est associé à quelque branche de commerce, et quand une terre avare ne récompense pas de ses peines l’homme qui la cultive, il