Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 126.djvu/100

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déprimante, assoupissante qu’exercent sur l’activité de l’homme, sur son initiative, sur l’esprit même de recherche et d’invention, la monotonie et l’uniformité des occupations. Une société où tous les hommes exercent à peu près la même tache, vivant dans des conditions identiques, n’ont que des besoins limités, où aucun d’eux ne voit s’ouvrir devant lui des perspectives de vie brillante, différant de celle des autres, une semblable société finit par tomber en proie à l’inertie et à la routine. Son élasticité diminue, elle devient nécessairement à la longue une société stationnaire, puis une société rétrograde. Ce n’est pas un paradoxe de soutenir que la suppression du luxe aboutirait, avec le temps, à une diminution des objets même de consommation vulgaire.

L’action stimulatrice du luxe est incontestable ; elle s’exerce à tous les degrés de l’échelle sociale. Evidemment, ce n’est pas le seul ressort de l’activité humaine, ni même le principal ; il s’en faut heureusement de beaucoup ; mais c’en est un d’une incontestable importance ; et il n’y a pas trop de tout l’ensemble des ressorts divers pour arracher l’homme à l’inertie et à la paresse. Au plus haut degré de l’échelle, certains hommes, nous ne disons pas tous, s’imposent un surcroît de travail et de tension d’esprit pour avoir une demeure élégante, des jardins somptueux, un train de vie luxueux ; au milieu de l’échelle, nombre de gens s’imposent un surcroît de peine pour se procurer un jour le confortable, qui naguère était considéré comme du luxe et qu’il est encore souvent très difficile d’en distinguer, pour avoir ce qu’on appelle, dans un certain monde, une vie honorable, laquelle n’est pas exempte de décoration et de superflu ; au bas de l’échelle, beaucoup de personnes, hommes et femmes, s’infligent aussi une prolongation de labeur ou s’ingénient davantage pour se procurer certaines élégances secondaires, devenues vulgaires, mais qui n’en sont pas moins du luxe, en ce sens que leur profusion n’importe pas à la satisfaction des besoins rudimentaires de l’homme.

L’influence du luxe sur le progrès social et les arts, même pourrait-on dire sur le progrès scientifique et littéraire, ne peut guère être contesté. Les grandes époques, comme la Renaissance où l’esprit humain a pris le plus d’essor dans toutes les directions, ont été des époques de luxe ; on y a même commis beaucoup d’excès en ce genre ; mais mieux valait encore, pour l’avancement total de l’humanité, ces excès, si regrettables qu’ils aient été, qu’une vie insipide et morne où tous les hommes n’auraient strictement songé qu’à se mettre eux-mêmes et leur prochain à l’abri du besoin, au sens le plus restreint du mot.

Le progrès industriel s’accomplit parfois par les efforts