Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 126.djvu/113

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place, persuadé qu’il n’y a rien là de digne d’être écouté !

On ne la quitte point cependant, car tandis que les couleurs de Watts étourdissaient nos yeux, ses idées ont pénétré jusqu’au fond de notre âme, et y ont douloureusement réveillé quelque chose qui dormait. Ces mythes que l’artiste a laborieusement enfantés en dehors de tout sentiment pittoresque, par les seules forces de son caractère et dans les seules énergies de son cœur, nous sentons avec surprise qu’ils sont humains, qu’ils sont contemporains, et qu’ils sont vivans. Il y a quelques années, quand je visitai pour la première fois le musée de South Kensington, je pris un peu au hasard l’escalier qui conduit à la bibliothèque, un des coins les moins connus et les moins fréquentés de l’immense palais. Cette petite cage d’escalier est remplie de toiles qui y passent quelques années, puis disparaissent, comme des marchandises dans un magasin. J’avais à cette époque la conviction, commune à beaucoup de gens, que la mythologie était un genre faux, caduc et banal ; qu’on ne pourrait plus désormais tirer de ces figures impersonnelles, — la Mort, la Justice, le Temps ou l’Amour, — qu’une décoration sans âme pour des plafonds de parlemens ou de pâtisseries. Je croyais, comme bien d’autres, que pour infuser à ces mythes, fatigués de planer dans l’abstraction, du sang nouveau qui les fît vivre, un sentiment ému qui les fît parler, il fallait, de toute nécessité, les transformer en morceaux de la vie contemporaine, montrer par exemple non la Mort, mais une mourante, entourée de ses enfans, vus par un jour de printemps ; non l’Amour, mais un couple de canotiers confiant aux reflets tranquilles des îles de la Seine le secret de leur bonheur. J’avais encore cette opinion en gravissant les premières marches de l’escalier ; quand je fus arrivé à la dernière, je ne croyais plus que la mythologie fût morte, ni que grandir jusqu’à l’insexuel, l’impersonnel et l’universel d’une idée la figure d’un fait, ce fût lui ôter la chaleur du sentiment et le dramatique de la vie. Qu’y avait-il donc entre ces deux opinions ? — Il y avait deux toiles de Watts.

Ces mythes, il est vrai, étaient choisis parmi ceux qui ne perdent rien de leur fascination à mesure que le monde perd de son mystère. C’étaient, d’un côté, l’Amour et la Mort, de l’autre, l’Amour et la Vie. Pour que nos yeux cherchent encore avec curiosité l’image d’êtres qui n’ont jamais existé, qui n’ont fait qu’incorporer un état de nous-mêmes, il faut que ce soient des êtres dont nous souhaitions ardemment de pénétrer l’existence, et si nous savons que celle-ci est tout imaginaire, il faut, mais il suffit que rien dans la vie ne soit plus certain, rien plus puissant,