Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 126.djvu/96

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le premier est continu et le second intermittent. Des voyageurs récens, en Russie racontent avoir reçu l’hospitalité de riches marchands qui voulaient, avant le diner, leur faire laver les mains avec du vin de Champagne.

Ce genre de luxe est dégradant, nuisible, inavouable, ce sont des pratiques contre nature, une sorte de gageure de réaliser l’impossible, sans qu’il y ait une correspondance quelconque entre les efforts dépensés et les besoins soit de la nature physique, soit de la nature intellectuelle de l’homme.

Le monde moderne offre peu d’exemples de ce genre ; les classes ne sont pas suffisamment tranchées dans la population, les richesses individuelles, sauf quatre ou cinq exceptions dans le monde civilisé tout entier, n’atteignent pas assez d’importance, les goûts ne sont pas assez pervertis, pour qu’on puisse faire une aussi grande place aux fantaisies morbides dans les consommations. Il y a, cependant, depuis quelques années, dans certaines couches sociales, celles qui font profession de dilettantisme et d’esprit décadent, qui jouissent oisivement de larges fortunes, quelque disposition, non pas à imiter les monstruosités qui précèdent, mais à abuser des futilités toutes passagères, à rechercher uniquement les choses coûteuses par la raison qu’elles coûtent beaucoup et non qu’elles sont bonnes en elles-mêmes. Au lieu de se répandre en élégances durables, en ornemens de bon goût, en collections, en objets d’art, en perfectionnemens des objets agréables que fournit la nature, fleurs, chevaux, avec un discernement intelligent, certaines couches sociales, ou plutôt certaines coteries sociales et certaines individualités recherchent la dépense pour la dépense, croiraient indigne d’eux, par exemple, d’offrir quelque cadeau qui durât, de parer leurs appartenons ou leurs personnes d’objets qui ne fussent pas fugitifs. Tout en restant à une énorme distance des Romains de l’Empire, ces dilettantes du luxe décadent, alors même qu’ils ne seraient pus des dissipateurs, c’est-à-dire qu’ils n’épuiseraient pas leur patrimoine, n’en feraient pas moins des actes socialement et économiquement détestables.

Ce n’est pas par ces excentricités, rares chez les peuples modernes, que l’on doit juger le luxe. Il nous est impossible, quant à nous, de le maudire. Le luxe, considéré en général et malgré ses abus, est un des principaux agens du progrès humain. L’humanité doit lui être reconnaissante de presque tout ce qui aujourd’hui décore et embellit la vie, d’une grande partie même des améliorations qui assainissent l’existence. Le luxe est le père des arts. Ni la sculpture, ni la peinture, ni la musique, ni leurs