Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/107

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des eucalyptus, s’élève sur une colline ; quelques maisons de village s’abritent en arrière. L’une d’elles, près de l’entrée, reconnaissable à son architecture ancienne, un peu plus décorée que les autres, est la casa solar des Pereda, et porte, sur sa façade, les armes de la famille. La porte du parc est ouverte. J’entends des rires. Sous les charmilles, deux jeunes filles et un garçon d’une douzaine d’années jouent au croquet. C’est lui qui court prévenir son père. J’avance, par l’allée tournante, dans l’ardente chaleur où monte le dernier parfum des Heurs d’automne, et, à peine suis-je rendu devant le perron d’une villa carrée, de construction récente et soignée, que je vois arriver… J’ai cru d’abord que c’était don Miguel de Cervantes lui-même. Jamais encore je n’avais rencontré ce pur type espagnol, le hidalgo complet de l’histoire et de la légende : le visage long, les cheveux gris en broussailles, le grand nez, busqué, les moustaches fortes, la barbiche toute blanche, et des yeux noirs très fins, très bons en même temps, et ce geste noble de la main, qui salue de loin et dit d’avance : « Ma maison est vôtre, monsieur ! » M. de Pereda, en veston du matin, était occupé à surveiller des ouvriers qui travaillaient dans un coin du pareil m’emmène dans son cabinet, une pièce vaste du rez-de-chaussée, pleine d’objets d’art et de photographies d’artistes.

Nous causons longuement. Il m’interroge sur la littérature de France, et je le questionne sur la littérature d’Espagne. Je l’ai prié de parler lentement, — et pour cause. Mais il a vite oublié. Les phrases lui viennent, abondantes, et je les sens littéraires, lors même que des mots m’échappent, et je reconnais l’éloquence naturelle de la race, rehaussée par le goût d’un esprit cultivé. Sa belle voix grave a des ardeurs de jeunesse. Il ne pose pas. Il parle de lui-même avec simplicité, de son pays avec un enthousiasme mêlé d’un peu de regret. Quand nous en sommes venus là :

— Ah ! monsieur, me dit-il, la distance est grande déjà entre la province de Santander que j’ai peinte et celle que vous voyez ! Avez-vous rencontré des costumes ? Si vous demeuriez parmi nous, pourriez-vous observer ces locutions, ces mœurs toutes particulières qui donnaient leur physionomie originale à nos marins, à nos paysans ? Non, tout cela existait dans ma jeunesse, il y a trente ans. Et tout cela disparaît. A peine reste-t-il des traces de ce qui fut une poésie. J’ai essayé de noter, afin de les conserver en quelque manière, ces traits de la vie du peuple, qui allaient s’effacer. Par la psychologie, mes romans sont de tous les pays ; par le cadre ils sont de ce pays-ci. J’ai peint la mer et nos marins, la campagne de la plaine, la campagne des monts cultivés, A