Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/109

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de l’âge romain ; les quatre clous d’airain qui tendent le velours ont été enlevés à une ancienne porte de la ville ; l’acier même du plat provient des minerais de nos montagnes.

Nous continuâmes un peu cette revue, qui prolongeait ma visite et ma joie. M. de Pereda me reconduisit, à travers le parc, sous le couvert des arbres où les cris d’enfans ne montaient plus. Nous nous quittâmes comme ceux qui commencent à s’aimer, et qui ne doivent plus se revoir.

Si vous voulez maintenant, mon ami, savoir ce que j’ai trouvé de nouveau dans ces lieues de campagnes, traversées au trot lent de ma voiture, je vous dirai que c’est d’abord la route elle-même, défoncée, poussiéreuse, bordée d’arbres souffrans ; puis, des bois d’eucalyptus dont il y a une profusion sur les côtes, bois très hauts, touffus seulement de la pointe, sentant l’aromate et sombres comme des futaies de pins qui n’auraient pas d’étincelles aux feuilles ; une femme portant, sur sa robe usée, le cordon noir d’un tiers-ordre ; des hommes en blouses très courtes, couleur saumon à rayures noires, ou bleue à rayures blanches ; une niche de chien, devant une ferme, avec l’inscription : « garde juré ; » un étalage de cruches faites en forme d’oiseaux, ayant, autour du col, un cercle de peinture rouge, et jolies à ravir ; des maisons pauvres, qu’on dirait abandonnées, laissant pendre au bord du chemin leurs cordons d’oignons roux et de maïs doré.

Sur le quai de Santander, où j’achète un cigare, la marchande me salue de cette formule charmante de congé : « Vaya usted con Dios ! — Allez avec Dieu ! » Un douanier se promène, à l’endroit où eut lieu l’explosion. Il est drapé dans un manteau écarlate et noir, qui lui donne un faux air de Turc. De la terrible catastrophe du 4 novembre 1893, à peine quelques traces, çà et là : un trou dans l’appontement auquel était amarré le navire chargé de dynamite ; des barres de fer tordues, éparses sur la voie ou dans les jardins négligés de la cathédrale. Les vingt-trois maisons, détruites par l’incendie, ont été rebâties plus belles qu’auparavant. Les morts sont oubliés. Il fait une nuit lumineuse, tiède, d’une paix presque trop grande, au-dessus de ce théâtre de tant d’agonies. Les quais s’en vont vers le large ; l’œil les suit à la traînée des becs de gaz de plus en plus rapprochés et voilés ; la baie, d’un bleu irréel, transparente, sans une ride, éclairée par la lune, réfléchit les navires, les feux de bord, les étoiles ; on devine confusément, sur la rive opposée, des montagnes qui ont des formes de nuages et des sommets d’argent. Cela ressemble à ces paysages romantiques, tracés en mosaïques de nacre, sur les guéridons d’autrefois. J’ai ri, le premier, de leurs