Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/114

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Cette rencontre, cette conversation, ces paysages, tout cela, c’était hier. Aujourd’hui, je suis à Burgos. Je traverse, en plein jour, cette ville aperçue vaguement sous la lune. Je marche dans lèvent qui crible les yeux de poussière fine, et met une neige grise aux frontons de toutes les portes. La voilà donc, la Castille, terre dure et illustre ! Je monte, pour en voir plus grand, au sommet des tours de la cathédrale. Étrange pays ! La ville, aux contours nets, et puis plus une maison, pas un groupe d’arbres, pas une haie : rien qu’un cercle de plaine nue, désolée et ardente. Les pentes de chaume montent de toutes parts à la rencontre du ciel bleu. Les guérets nouveaux font parmi comme des coulures brunes. En fermant à demi les yeux tout se mêle en une teinte sans nom, celle de la sécheresse et de l’aridité. Burgos est au milieu, mais on le voit à peine. Le regard est attiré par ce désert immense qui l’enveloppe, où le soleil partout rayonne également, où l’absence de limites, marquant les héritages, laisse flotter dans l’esprit une vision de royaume. La poussière qui vole indique seule les routes. Quand elle a disparu, l’étendue est sans chemins. C’est la triste Castille, la contrée de hauts plateaux pierreux, semés de blé, où il n’y a pas de fermes, mais des bourgs espacés. Le muletier découvre, le matin, le pueblo où il couchera le soir. Il l’a devant lui tout le jour, et il va, n’ayant d’autre ombre autour de lui que celle de son chapeau, des oreilles de sa mule, du manche de son fouet, ou d’un nuage qui file dans la poussée du vent de nord.

Quand on descend des tours, avec la campagne de Burgos encore présente à l’âme, on comprend mieux ce prodigieux monument qu’est la cathédrale, une des plus vastes, la plus sombre et la plus ornée de celles que j’ai visitées. Sans doute la foi l’a bâtie. Elle a été l’inspiratrice, la trésorière, puis la gardienne du chef-d’œuvre. Elle lui a donné les proportions colossales qu’elle avait elle-même ; elle a signé les statues lancées dans les airs, au sommet de la coupole, si haut qu’on ne les voit plus, et les frises au bas des portés, cachées dans la poussière et heurtées des passans. On reconnaît dans la profusion des richesses accumulées l’esprit des vieux Castillans, qui disaient tous, hommes de peuple ou hidalgos, ce mot que l’Espagne d’aujourd’hui répète encore avec orgueil : « Peu importe que ma maison soit étroite et pauvre, pourvu que celle de Dieu soit riche ! » Cependant là n’est pas toute l’explication, et le génie des artistes qui édifièrent à Burgos cette merveille du monde, et la générosité de ceux qui donnèrent sans compter et sans se lasser pendant deux siècles, obéissaient