Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/145

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« Pour réparation de quoy, le condamnons à faire amende honorable, en chemise, nu-tête et la corde au col, tenant en ses mains une torche de cire ardente du poids de deux livres au-devant de la principale porte et entrée de l’église royale et collégiale de Saint-Wulfram, où il sera mené et conduit dans un tombereau par l’exécuteur de la haute justice qui attachera devant lui et derrière le dos un placard où sera écrit, en gros caractères impie ; et là, étant à genoux, confessera ses crimes à haute et intelligible voix ; ce fait, aura la langue coupée et sera ensuite mené dans ledit tombereau en la place publique du grand marché de cette ville pour y avoir la tête tranchée sur un échafaud ; son corps et sa tête seront ensuite jetés dans un bûcher pour y être détruits, brûlés, réduits en cendres et icelles jetées au vent. Ordonnons qu’avant l’exécution ledit Lefebvre de La Barre sera appliqué à la question ordinaire et extraordinaire pour avoir par sa bouche la vérité d’aucuns faits du procès et révélations de ses complices… Ordonnons, disaient en terminant les juges, que le Dictionnaire philosophique faisant partie desdits livres qui ont été déposés en notre greffe, sera jeté par l’exécuteur de la haute justice dans le même bûcher où sera jeté le corps dudit Lefebvre de La Barre.

« Fait et arrêté en la Chambre du conseil criminelle de la sénéchaussée de Ponthieu, à Abbeville le 20 février 1766.

« Signé : DUVAL DE SOICOURT.

« LEFEBVRE DE VILLERS.

« DE BROLTELLES. »

Ce jugement décidait qu’il serait sursis à faire droit sur les accusations portées contre Douville de Maillefeu, Moisnel et de Saveuse, jusqu’à l’entière exécution de la sentence contre Lefebvre de La Barre. De ces pauvres enfans, trois allaient être, non sans peine, tirés des griffes du bourreau ; le quatrième était perdu.

Ils firent tous appel devant le Parlement de Paris, et les deux détenus, Moisnel et de La Barre, se mirent en route sous la garde de deux inspecteurs de police, les sieurs Roulier et Muron, en compagnie de leur coaccusé, le Dictionnaire philosophique. Quand ces trois malfaiteurs furent écroués, les deux premiers dans les cachots de la Conciergerie, le troisième au greffe, les magistrats prirent leur temps, et trois mois s’écoulèrent. Trois mois tragiques ! pendant lesquels le comte de Lally fut jugé et exécuté avec les raffinemens de férocité que l’on sait. Le Parlement voyait rouge. Enfin la cause du chevalier de La Barre fut appelée, non à la Tournelle, mais devant la Grand’Chambre assemblée, le 4 juin 1766, trois semaines après le martyre de Lally.