Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/234

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d’introduire des réformes plus ou moins profondes dans notre administration. Celui-ci est frappé d’un défaut, celui-là d’un autre, et tous veulent les corriger. Le simple bon sens conseillerait de déposer un projet de loi spécial, sérieusement préparé d’avance, qui serait soumis ensuite à une commission élue pour l’étudier et le rapporter. La nomination même des commissaires, dans chaque bureau, donnerait une première et utile indication sur l’opinion de la Chambre. Lorsque le rapport serait prêt, il serait déposé et on prendrait jour pour le discuter. Voilà comment les choses devraient se passer : toutefois, il est bien rare que les auteurs de projets consentent à suivre cette marche normale, mais, à leur avis, trop longue et trop incertaine. Que de projets figurent à l’ordre du jour et n’arrivent jamais en discussion ! Les projets du gouvernement, parfois même ceux auxquels il attache la plus grande importance, attendent indéfiniment et vainement le jour du débat public ; à plus forte raison en est-il ainsi de ceux qui proviennent plus modestement de l’initiative individuelle. Leurs auteurs ont beaucoup de peine à comprendre que, quelles que soient la bonne volonté et l’activité d’une Chambre, c’est beaucoup si elle peut mener à terme deux ou trois réformes véritables dans une législature. Or, on en présente vingt-cinq à la fois, sinon davantage, ce qui est le plus sûr moyen de n’en terminer aucune : elles se font mutuellement obstruction, et restent toutes en chemin. L’ordre du jour distribué à chaque député au commencement des séances est, à cet égard, d’une lecture instructive : on y voit figurer, dès maintenant, plus de soixante projets divers, tous à l’état de rapport, tous en situation d’être discutés, mais dont les trois quarts ne le seront jamais. L’Officiel, pour abréger, n’en reproduit chaque matin qu’une vingtaine et ajoute philosophiquement : « La suite comme au numéro précédent. » Cette suite est une nébuleuse insaisissable ; elle se perd dans un lointain inaccessible. Les faiseurs de projets le savent bien, et ils désespèrent d’aboutir s’ils sont condamnés à suivre docilement tous les méandres parlementaires. Que de motions, en pareil cas, ne verraient jamais le jour ! Que de discours ne s’élèveraient jamais au-dessus du marbre de la tribune ! Nous n’y perdrions probablement pas une seule réforme digne de ce nom ; mais, à défaut de la réalité des réformes, c’est quelque chose d’en nourrir l’espérance. Tel est du moins l’avis de ceux qui les ont imaginées.

Alors, ils prennent leur parti de procéder par des voies moins régulières, mais plus sûres. Ils s’embusquent, sous le couvert d’un amendement, à un détour du budget, à un point par où la discussion doit nécessairement passer, et ils attendent. En attendant, ils préparent et polissent un grand discours. Quand le chapitre qu’ils ont choisi est enfin appelé, ils se montrent, et l’ultimatum qu’ils adressent au budget